Une terre doublement promise. Israël-Palestine : un siècle de conflit de Pierre Haski, Stock, 2024, 272 p.
Décolonisations africaines de Pierre Haski, Stock, 2025, 416 p.
On ne présente plus Pierre Haski. Ancien correspondant en Afrique du Sud, au Moyen-Orient et en Chine pour l’Agence France-Presse, puis pour le journal Libération, cofondateur du site d’information Rue89, il a présidé l’association Reporters sans frontières pendant de nombreuses années. Il intervient dans la matinale de France Inter depuis août 2018, avec une capacité rare à dire l’essentiel d’une question géopolitique en peu de mots et avec une clairvoyance et une sagacité extrêmes. Il a publié de nombreux ouvrages dont l’un des plus récents porte sur le conflit Israël-Palestine et a pour titre Une terre doublement promise, publié chez Stock. Ce livre se propose de revenir sur le temps long de l’histoire, en se basant sur ce que Haski a observé durant quatre décennies. « J’ai fait mon premier reportage dans cette région en 1982, à Gaza justement, où j’ai suivi les funérailles du président égyptien assassiné Sadate à la télévision égyptienne, dans la maison du représentant officieux de Yasser Arafat… J’ai été correspondant de Libération à Jérusalem au moment de la seule tentative de paix israélo-palestinienne du dernier siècle, les accords d’Oslo de 1993, symbolisés par la poignée de mains Rabin-Arafat. J’ai suivi et documenté chaque étape de cette histoire chaotique, jalonnée de moments dramatiques – le massacre d’Hébron, l’assassinat de Rabin, etc. – et d’autres périodes d’espoirs vite déçus », écrit-il en guise de présentation. Le livre puise dans ses archives qui sont autant de témoignages sur le vif, y adjoint un texte inédit, retour sur le terrain à Hébron, et une analyse détaillée de la crise ouverte le 7 octobre.
Je voudrais commencer en vous interrogeant sur le titre de votre ouvrage, titre qui pose problème puisqu’en réalité, la terre n’a été promise qu’à un seul des deux peuples ; l’autre y vivait au moment où cette promesse est faite.
Oui, vous avez raison. Mais ce titre m’a été inspiré par Albert Londres qui arrive à Hébron en 1929 alors que vient de se dérouler le premier affrontement sanglant entre Juifs et Palestiniens. Il y rencontre un cheikh musulman qui lui dit : « Nous sommes 700 000 ici, nous sommes déjà un foyer national. Et Lord Balfour nous envoie les juifs pour former un autre foyer national. Un foyer national dans le foyer national, c’est la guerre ! » « Vous ne voulez pas de juifs ? », demande A. Londres. « Erreur, nous ne voulons pas de foyer national juif »… Le détour par Londres et 1929 est précieux : il rappelle une histoire qui demeure enracinée dans toutes les mémoires et dicte les comportements d’aujourd’hui. Mon titre fait référence à ces circonstances historiques et non à l’idée d’une promesse divine, à laquelle bien entendu, je ne souscris pas.
Vous avez choisi d’accompagner vos écrits par les photos si singulières de Fouad el-Khoury. Pourquoi cela ?
Fouad est un ami de longue date. Il se trouve que j’ai échangé avec lui peu après le 7 octobre. Il était très déprimé par les événements et moi j’étais plongé dans l’écriture de ce livre. Je me suis souvenu des photos qu’il avait prises en 1994, alors qu’il habitait chez moi à Jérusalem et je lui ai fait la proposition d’en sélectionner quelques-unes pour mon livre. Se plonger dans ses archives l’a sorti de la déprime. Mais au-delà de l’amitié qui nous lie, j’ai pensé à ses photos parce que ce sont des photos de la vie quotidienne, pudiques et qui ne jouent jamais sur le sensationnalisme ni le tragique. Elles montrent un peuple qui vit, et ça correspondait exactement à ce que je voulais, alors qu’on ne montre jamais les Palestiniens autrement que dans la guerre.
Vous décrivez clairement à quel point les Palestiniens n’existent pas aux yeux des Juifs lorsqu’ils arrivent en Palestine au début du XXe siècle. Ils ne sont ni un peuple ni une nation. Ils sont des arabes. B. Smotrich ne dit pas autre chose en 2023 : « Il n’y a pas de Palestiniens, il y a juste des arabes. » Comment expliquez-vous cette tragique invisibilisation qui perdure ?
Il y a beaucoup à dire là-dessus, mais cela tient avant tout au mythe initial : celui d’une terre sans peuple pour un peuple sans terre. Cette terre a été promise aux Juifs, elle leur est destinée et elle est vide. Ben Gourion, qui débarque à Jaffa alors qu’il n’a que 18 ans, écrit une lettre à son père dans laquelle il lui raconte : tu sais quoi ? Il y a plein d’arabes ici ! La deuxième étape du malentendu est historique et tient dans la déclaration Balfour de 1917 qui s’énonce en deux parties : la première promet aux Juifs un foyer national en Palestine mais, et là intervient le deuxième terme de la déclaration, à condition que ça ne se passe pas au détriment des peuples qui vivent sur place. Comme cette « condition » est oubliée, la logique de la confrontation se met en place dès lors. Et le vocabulaire joue un rôle majeur dans cette histoire : si on n’utilise jamais le mot Palestinien, cela a à voir avec la légitimité du projet originel ; pour que ce projet soit légitime, il faut que l’autre n’existe pas, qu’il ne soit là que de façon provisoire.
La reconnaissance de la Nakba est le fait d’une infime minorité d’Israéliens, dites-vous. Car cela questionne les fondations morales de l’État d’Israël. Là est le péché originel.
Pour vous répondre, je vous raconte une petite anecdote. En 1993, je vivais à Jérusalem et j’étais frappé par l’inexistence d’espaces de dialogue. J’invite un soir chez moi deux intellectuels dont j’étais proche, l’un Palestinien et l’autre Israélien. L’échange s’engage de façon très prometteuse, le Palestinien affirmant que si l’on voulait que la réconciliation soit possible, il fallait que chacun comprenne les peurs de l’autre. Nous Palestiniens, dit-il, avons sous-estimé le poids de la Shoah et avons considéré que ce n’était pas notre problème, mais un problème européen. Or la peur de disparaître du peuple juif est bien réelle et nous devons la prendre en compte. Et de votre côté, ajoute-t-il, vous devez prendre en compte la Nakba. C’est à ce moment-là que la discussion se bloque, l’Israélien refusant que l’on établisse une quelconque équivalence entre la Shoah et la Nakba.
Et il est vrai qu’il y a une grande inégalité entre les mémoires : la Shoah est internationalement reconnue, elle est documentée et commémorée. Mais la Nakba qui a été elle aussi documentée, y compris par des historiens israéliens, n’est pas reconnue par l’État d’Israël, ni enseignée dans les écoles. Cette histoire-là n’est pas assumée.
Peut-on dire que, dès 1995, il y a une alliance objective entre le Hamas et Netanyahou ?
C’est une période que je connais bien puisque j’ai vécu à Jérusalem entre 1993 et 1995 et la réponse est oui. Le Hamas ne voulait pas des accords d’Oslo et en refaisant le choix des attentats, il a fait élire Netanyahou. Il faut se souvenir que Shimon Peres avait repris le flambeau de Yitzhak Rabin alors que Netanyahou voulait surtout bloquer le processus de paix. La montée en puissance du Hamas était vue d’un très bon œil par l’armée israélienne parce que cela créait des divisions profondes entre les Palestiniens. Charles Enderlin a bien documenté tout cela. Les autorités israéliennes ont favorisé le financement du Hamas par le Qatar. Donc on peut effectivement affirmer que le Hamas est l’ennemi préféré d’Israël.
Vous citez Y. Leibowitz, un immense intellectuel très controversé, qui affirme qu’Israël aurait dû restituer les territoires conquis lors de la guerre des six jours en 1967. Que la victoire et la conquête ont transformé le peuple et l’État d’Israël pour le pire.
Oui, en effet, pour Leibowitz, le 7e jour a changé le cours de l’histoire. Cela a réveillé le messianisme, un courant très minoritaire au départ mais qui se développe dès ce moment-là et qui, cinquante ans plus tard, est devenu dominant en Israël. La colonisation de la Cisjordanie relève de ce courant-là et on le sait, la colonisation rend impossible la viabilité d’un État palestinien.
Peut-on encore espérer une solution à ce tragique conflit ?
À deux reprises dans l’histoire de ce conflit, des avancées ont été possibles alors que le moment était très sombre, par exemple en 1973, alors que la guerre avait été particulièrement dure pour Israël et que le pays avait frôlé la défaite. Qui aurait parié, à ce moment-là, que Sadate viendrait à la Knesset proposer la paix quelques années plus tard ? Le second moment est celui de la guerre du Golfe en 1991, quand Saddam Hussein envoie des missiles sur Israël et que les Palestiniens applaudissent. Qui aurait cru que dès 1992 se tiendrait la conférence de Madrid, qui déboucherait sur les accords d’Oslo en septembre 1993 ? Dans mon livre, je suis resté relativement ouvert à la possibilité d’une évolution positive mais je crois que j’ai été exagérément optimiste. La guerre a trop duré et entraîné tant de souffrances et de destructions, que j’ai du mal, aujourd’hui, à trouver des raisons d’espérer…
Pierre Haski au festival
La soirée Walaw !, concert-dessiné, vendredi 24 octobre à 21h, Métro al-Madina.
Écrire la Palestine, table ronde avec Pierre Haski, Yara el-Ghadban et Wilson Fache, samedi 25 octobre à 14h, ESA (Grande Scène).
Rencontre avec Pierre Haski, dimanche 26 octobre à 12h, ESA (Agora).