Beyrouth, 13 avril 1975 : autopsie d’une étincelle de Marwan Chahine, Belfond, 2024, 552 p.
Marwan Chahine est lauréat du prix France-Liban 2024 pour son remarquable essai sur « l’étincelle » qui a mis le feu aux poudres le 13 avril 1975 au Liban, essai qui a d’ailleurs rencontré un immense succès. Né à Lyon en 1982, d’un père libanais et d’une mère française, il grandit en banlieue parisienne et, passionné de philosophie, s’engage pour des études universitaires dans cette discipline avant de se tourner vers le journalisme. En 2015, il éprouve le besoin de prendre ses distances avec la profession journalistique et débarque à Beyrouth où il s’installe dans un appartement familial avec un vague projet de roman. Mais c’est le journalisme qui le happe à nouveau quand, à l’approche des quarante ans du déclenchement de la guerre civile libanaise, il entreprend d’écrire pour Le Nouvel Observateur, un article sur l’affaire de l’autobus de Ayn el-Remmaneh. Il envisage de consacrer deux semaines à mener l’enquête sur les événements de cette funeste journée. Mais finalement, ce sont dix ans de sa vie qu’il va passer à travailler là-dessus. Le résultat, un épais ouvrage de plus de cinq cent cinquante pages et un texte hybride, tout à la fois enquête, essai, thriller et récit autobiographique qui, s’il apporte des réponses solidement établies, soulève moult questions. Et dessine aussi le portrait d’un pays hanté par ses fantômes, piégé par un passé qu’il évite pourtant d’interroger avec lucidité. Chahine s’empare courageusement de tous ces paradoxes et parvient à nous passionner, menant l’enquête avec entêtement, confrontant les multiples versions qui se cognent, retrouvant une foultitude de protagonistes qui jamais ne racontent la même histoire.
Comment en êtes-vous venu à travailler sur cette affaire de bus, alors que vous étiez revenu au Liban avec le projet d’écrire un roman ?
C’est un peu le fruit du hasard, mais chacun sait qu’il n’y a pas de hasard, seulement des rendez-vous. Disons que je n’arrivais pas à me lancer dans la fiction. Et voilà qu’approchait la date des quarante ans du déclenchement de la guerre civile libanaise et, qu’échangeant avec des amis journalistes, a émergé l’idée qu’il fallait reconstituer l’enchaînement des faits qui avaient conduit à la tuerie et à l’embrasement. Au départ, il s’agissait d’écrire un article, mais après ce premier travail qui m’a pris deux semaines, l’envie d’aller plus loin était toujours là. Je n’avais recueilli aucune version claire de ce qui s’était passé ce jour-là, mais autant de versions que d’interlocuteurs. Maintenant que le livre est terminé, je m’aperçois que c’était un projet de vie, mais j’avais assez vite compris, qu’au-delà de la dimension historique de ma recherche, il y avait là un enjeu lié à mon histoire personnelle.
Vous écrivez en effet : « Tant de choses me lient à cette enquête que j’ai parfois l’impression que mon existence entière n’a fait que tendre vers cet autobus. » Pouvez-vous revenir là-dessus ?
Toute mon enfance a été façonnée par cette guerre et par ce pays que je ne connaissais pas, puisque je suis né en France et que je n’y avais passé que quelques semaines de vacances en été. Mon père avait été forcé de quitter le Liban, y abandonnant une partie de sa vie dont il ne parlait que très peu. J’ai vécu avec ce non-dit. Il me fallait donc me réapproprier ma libanité et renouer avec une part de moi-même. Tout cela, je le sentais confusément, sans savoir encore que mon enquête allait me ramener, à différentes reprises, à des personnes ou des épisodes de mon histoire familiale. Comme par exemple, lorsque j’ai découvert que le tireur de la première balle, ce fameux 13 avril, était un ami de mon grand-père et que ce grand-père avait été lui aussi conducteur d’autobus.
Écrire ce récit vous a donc amené à vous sentir plus libanais qu’avant ?
Oui, vraiment. Ce récit est une tentative de fabriquer un récit libanais. On me dit aussi, et de plus en plus souvent, que je ressemble à mon père. Ce projet aura eu un grand mérite, celui de nous rapprocher. Il a été très présent, m’a conseillé des livres et des articles, m’a aidé à traduire des documents, m’a donné son avis sur certains points. Il m’arrive de penser que c’est pour ça, pour me rapprocher de lui, pour comprendre sa décision de partir, que j’ai plongé dans les entrailles de ce pays malade.
« Il n’y a pas de mémoire de la guerre au Liban mais une guerre des mémoires », écrivez-vous. Est-ce quelque chose de spécifique au Liban, ou finalement quelque chose que l’on retrouve fréquemment sous d’autres cieux ?
Je dirais que sur ce chapitre, la spécificité libanaise est double : d’abord, il y a cette fameuse loi d’amnistie. En replaçant les seigneurs de la guerre au pouvoir, on a empêché le travail de mémoire de se faire. Et la deuxième spécificité est que la guerre nous pend au nez. Elle n’est pas vraiment terminée, elle subsiste à l’état de menace permanente. La peur est tellement présente qu’elle empêche de prendre de la distance avec la guerre. On n’a pas le temps de se poser, de savoir quel projet commun on veut, ou si même on souhaite toujours vivre ensemble. L’imaginaire de la guerre est si omniprésent qu’il se réactive à n’importe quelle occasion. C’est pourquoi je dirais que ce qui sous-tend mon livre, c’est une volonté de participer à la déconstruction de l’imaginaire guerrier et confessionnel.
Marwan Chahine au festival
Rencontre avec Marwan Chahine, Dima de Clerck et Nassim Daher, dimanche 26 octobre à 16h, ESA (Agora).