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4 août 2020 : Œil perdu, regard retrouvé…

4 août 2020 : Œil perdu, regard retrouvé…

D.R.

Cinq ans ont passé depuis la double explosion du 4 août 2020. Gardien de la mémoire, le bloc sud des silos, éventré et noirci, tient encore debout et semble préfigurer une tragédie inachevée : celle d’une ville à bout de souffle certes, mais surtout celle de victimes toujours en souffrance, en quête d’une justice promise en cinq jours et sans cesse différée.

Dans ce paysage où la cicatrice reste béante, deux ouvrages parus en 2025 viennent raviver la mémoire et dire autrement la blessure : Les Bestioles de Hala Moughanie (Elyzad), qui suit l’errance d’un survivant anonyme, dont la langue brisée et fragmentée reflète l’état intérieur et la ville disloquée  ; et La Blessure qui guérit (Erick Bonnier), témoignage personnel de Rony Mecattaf, où la perte et la douleur se muent en chemin de résilience et de transmission.

Deux visions, deux écritures, mais un même point de départ : ce jour où tout a basculé, et où l’œil perdu est devenu le lieu d’un autre regard.

Hala Moughanie

Dans votre roman, le narrateur perd un œil à cause d’un éclat de verre. Pourquoi avoir choisi précisément l’œil comme organe endommagé ? Est-ce une manière de souligner la fragilité du regard, de la mémoire, ou encore de la vision d’un pays ?

Ça renvoie d’abord, à mon histoire personnelle avec l’explosion : le soir même, je me suis rendue sur les lieux. Et je me revois, au milieu de la dévastation, face au silo en flamme, à répéter à mon frère au téléphone : « la ville n’existe plus, la ville n’existe plus ». Je sais entre moi et moi-même que ce que j’ai vu, j’aurais aimé ne pas le voir  ; je sais que, ce jour-là, j’ai perdu mon propre regard sur Beyrouth, une forme d’insouciance que j’avais pourtant mis des années à bâtir envers et contre tout. D’ailleurs, j’ai mis beaucoup de temps à me rafistoler avec la ville, à signer un nouveau pacte d’amour avec elle. L’autre aspect est lié au personnage lui-même : le fait d’avoir une vision abîmée lui fait percevoir le monde autour de lui à travers un prisme altéré qui, par exemple, ne se soucie aucunement des codes sociaux ou moraux. Paradoxalement, ça lui permet d’entrer davantage en lui-même comme si, symboliquement, le fait d’avoir perdu la capacité à voir clair à l’extérieur, lui permettait de tourner le regard vers l’intérieur.

Le texte refuse l’héroïsation et dénonce une mort « banale », fruit de la négligence. Était-ce pour vous essentiel de briser toute lecture sacrificielle de la catastrophe ?

Mais nous vivons dans un pays où la catastrophe est permanente ! Les violences sont d’ordre politique, économique, physique, psychologique, émotionnel, et j’en passe… Elles prennent toutes les formes possibles mais ne s’arrêtent jamais. Elles se superposent, s’additionnent. La mort en est l’évident dommage collatéral. En reconnaître la banalité, ce n’est pas diminuer l’importance de cet évènement tragique, c’est l’insérer dans une histoire intime à laquelle quasiment tous les Libanais sont reliés.

Le narrateur parle avec une grande colère, une lucidité politique, mais aussi un humour grinçant. Quelle place accordez-vous à cet humour noir dans le traitement d’un sujet aussi grave ?

Chez moi, clairement, l’humour est un outil de survie. Il crée une distance entre le réel, et soi, un SAS de décompression nécessaire pour éviter qu’il nous avale. En même temps, il brouille les lignes entre la rationalité et l’imaginaire. Il permet de faire passer des vérités qui seraient inaudibles, si elles étaient uniquement abordées avec le prisme de la logique. En faisant cela, il crée un espace assez inconfortable où le hiatus est roi et où on peut secouer les consciences. Je crois. J’espère.

Vous écrivez sur une tragédie encore vive, alors que les blessures ne sont pas refermées. Dans ce contexte, pensez-vous que la littérature puisse toujours contribuer à maintenir vivante la quête de vérité, et qu’aimeriez-vous que le lecteur retienne après avoir « traversé » Les Bestioles ?

La vérité sur ce qui s’est passé ce jour-là relève de la justice et relèvera un jour des historiens. Mon écriture – même si elle est ancrée dans l’Histoire et donne des pistes de réflexion – veut garder une trace de la blessure telle que j’imagine qu’elle a été ressentie au moment même. Du trauma, de la souffrance, de la perte de repère. Du dérèglement intérieur qui vous fait penser que vous devenez fou. En même temps, en sortant de ce texte, j’aimerais qu’on se dise : « Mais quel peuple incroyable que ces Libanais, dont la force et le courage et la persistance sont à la hauteur des monstruosités qu’ils traversent ! »

Hala Moughanie et Rony Mecattaf au festival

Rencontre avec Hala Moughanie et Rony Mecattaf, jeudi 23 octobre à 17h, Café Internazionale - Mar Mikhael.

Cinq ans ont passé depuis la double explosion du 4 août 2020. Gardien de la mémoire, le bloc sud des silos, éventré et noirci, tient encore debout et semble préfigurer une tragédie inachevée : celle d’une ville à bout de souffle certes, mais surtout celle de victimes toujours en souffrance, en quête d’une justice promise en cinq jours et sans cesse différée.Dans ce paysage où la cicatrice reste béante, deux ouvrages parus en 2025 viennent raviver la mémoire et dire autrement la blessure : Les Bestioles de Hala Moughanie (Elyzad), qui suit l’errance d’un survivant anonyme, dont la langue brisée et fragmentée reflète l’état intérieur et la ville disloquée  ; et La Blessure qui guérit (Erick Bonnier), témoignage personnel de Rony Mecattaf, où la perte et la douleur se muent en chemin de résilience et...
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