Claudia Cardinale à ses débuts dans les années 1960. Photo DR/Rai Uno
« Comment peut-on encore me qualifier de sex-symbol à mon âge ? », s’époumone-t-elle sur un canapé ocre, entre deux gorgées d’un champagne importé spécialement pour ses yeux en amande. En blouse noire assortie à un pantalon et un pull sombre, Claudia Cardinale lève sa flûte en cristal, un sourcil arqué et le sourire aux lèvres, signalant à son attachée de presse son souhait d’écourter les entretiens qu’elle a consenti à accorder. Il est alors presque 16h en cet après-midi de mai 2017, lorsque la Sicilienne décide de rappeler ses troupes à l’ordre, à moins d’une heure d’une montée des marches qu’elle veut « mémorable ».
Au dernier étage du Carlton, où elle a ses habitudes, la vue est imprenable sur la Croisette. Partout, son visage est soigneusement placardé, méticuleusement scruté par touristes et festivaliers. De la mairie au grand théâtre Lumière, un cliché rouge vif de la star, pris par un inconnu lors d’un tournage en 1959, redessine les contours d’une cité en pleine effervescence. « Que le Festival de Cannes me choisisse pour l’affiche de cette 70e édition est un rêve en soi. Combien de personnalités peuvent se vanter de voir cela de leur vivant ? », lance la plus francophone des Italiennes, un rouge à lèvres à la main — celui-là même qui lui a été offert par Giorgio Armani et qu’elle applique, par superstition, avant chaque événement majeur depuis près de trois décennies.

Fiancée d’une nation ensoleillée, recluse dans un vaste appartement parisien, la Cardinale retrouve, à quelques kilomètres des villes qui l’ont faite, la frivolité d’une adolescence éphémère et perturbée. « C’est drôle d’être célébrée sur la Côte d’Azur, pile poil entre Paris et Rome », confie-t-elle, du haut de son accent inchangé, à son fidèle coiffeur à peine arrivé de Milan.
Cinquante-six ans après sa toute première venue et une double sélection en compétition officielle, la petite Claude, devenue en un battement de cils emblème reconnu du 7ᵉ art européen, sait qu’elle effectue là l’une de ses dernières apparitions publiques, à l’aube de ses quatre-vingts printemps. « À quoi bon trop s’afficher pour édulcorer l’image que les admirateurs ont de nous, acteurs ? » confesse la muse fellinienne en présence de trois chroniqueurs insistants. « Eh bien, pour mes quatre-vingt-dix ans, ce sera retour à Tunis ! »
Succès et drames en séries
Née au cœur du Maghreb en 1938 sous le soleil d’un pays absent de la carte du cinéma, l’enfant solitaire grandit dans les quartiers pauvres d’une capitale où se mêlent talons compensés et abayas. Un melting-pot de la Méditerranée sous protectorat français la forçant à s’exprimer essentiellement dans la langue d'Hugo et de Molière. « Elle était d’une timidité extrême, malgré sa beauté saisissante, au point de cacher sa poitrine et ses lèvres pour échapper aux regards déplaisants de ces messieurs », confie Amalia Lessandri, l’une de ses proches confidentes et collaboratrices. Désireuse de devenir professeure dans le désert du Sud tunisien oublié des autorités, Claudia Cardinale passe ses dimanches à l’église et ses matinées en cuisine, invoquant le Mektoub — cette étoile du destin en laquelle elle croit — pour la projeter au-delà des frontières d’une prison dorée sous trente degrés. Et ainsi soit-il.
Élue plus belle Italienne de Tunisie à une époque où il était mal vu de rappeler ses liens avec les terres sous influence mussolinienne, elle se voit offrir un voyage à Venise pour des vacances parmi les vedettes de la Mostra, le plus célèbre des festivals de vanités. Ne parlant pas un mot de sa langue maternelle, elle fait pourtant forte impression et éclipse une concurrence parfois déloyale. On lui propose des rôles par dizaines, des contrats à tout-va. Elle en accepte quelques-uns, mais en refuse la vaste majorité, distraite par les problèmes qui l’attendent dans le quartier de ses parents.
Là-bas, un homme la poursuit et la hante. Depuis plusieurs mois, il abuse de sa jeunesse et de sa naïveté, l’interpelle, la viole. « Ces drames et violences, elle ne les a relatés qu’une fois les orages passés, en 1995, dans son autobiographie pour être exact. Longtemps, le sentiment de honte a ruiné son existence. La découverte de sa grossesse, évidemment non désirée et survenue très jeune, a été un choc traumatique immense », explique Annick Vergès, ancienne plume de Paris Match. Dans les familles conservatrices des années 1950, rien n’était considéré pire qu’un bébé hors mariage, à l’exception peut-être de l’avortement. Claudia Cardinale choisit alors de garder l’enfant et s’exile à Rome pour rompre définitivement avec le géniteur obsessionnel de son aîné mal-aimé. L’Italie devient sa fuite, la caméra son refuge.

Très vite, les plateaux de la Cinecittà l’accueillent à bras ouverts et les poches pleines d’argent. Après un film aux côtés d’Omar Sharif et un court-métrage sur les pêcheurs, l’ingénue enchaîne les projets locaux grâce à la poigne et à l’influence de Franco Cristaldi, un producteur au bras long qui ambitionne de la voir rivaliser avec Sophia Loren et Gina Lollobrigida. Rien n’est trop beau pour l’interprète à qui on façonne un personnage de déesse inaccessible, de prima donna souriante venue d’ailleurs. Leçons de savoir-vivre et de culture générale, régimes stricts, plans d’investissements bancaires… Tout est mis en œuvre pour transformer médiatiquement Claudia, en une poignée de semaines, en La Cardinale. Prudente, elle esquive les paparazzis et tourne trois films enceinte jusqu’aux dents en dissimulant son ventre rond sous des jupons amples et gaines dangereuses. « Un mois avant la naissance, j’ai présenté ma démission à Cristaldi, à qui j’ai dû tout avouer. Il m’a protégée en m’envoyant en Angleterre, sous prétexte de vouloir y perfectionner mon anglais. À mon retour, il m’a fait comprendre que Patrick, mon nouveau-né, devait, aux yeux du monde, n’être rien d’autre que mon petit frère », confie-t-elle en 1989, lors d’un prime-time qui lui est consacré sur la RAI. « J’étais la plus grande étoile du divertissement, je devais assurer. »
Les années 1960, synonymes de faste et de cerveaux torturés dans l’Europe d’après-guerre, voient Claudia Cardinale briller au sommet d’une beauté méridionale contrastant avec la froideur de ses consœurs. Avec Luchino Visconti, elle croise les nouvelles coqueluches françaises avant de s’essayer, chez Fellini, aux gilets pare-balles dans Huit et demi, chef-d’œuvre qu’elle porte à l’écran avec Jean-Paul Belmondo et qui leur vaut l’Oscar du meilleur film étranger, la même année où Le Guépard décroche la Palme d’or avec un Alain Delon confirmant son statut d’idéal masculin. Les sixties sont également marquées par Il Bell’Antonio et une première romance imaginaire avec Marcello Mastroianni, donnant lieu à un chassé-croisé passionnel qui nourrit autant les scripts que les colonnes des journaux. « Claudia est la seule personne saine dans ce domaine de névrosés », confiera le séducteur transalpin, incapable de capter l’attention de sa compatriote « ne serait-ce que pour un baiser en loges ».

Protégée par les géants de l’industrie aux ego démesurés mais la garde baissée en sa présence, Claudia Cardinale soigne ses apparitions au fil d’une notoriété croissante qui la conduit à épouser Franco Cristaldi – qui adoptera son fils à l’âge de huit ans, révélant ainsi un secret familial jusque-là bien gardé. Pygmalion puissant, connecté et épris, il propulse sa femme à Hollywood. Le Vieux Continent est trop étroit pour le talent de la diva harcelée par les tabloïds. Là-bas, elle explore tous les genres : le thriller avec Rock Hudson, la comédie avec Tony Curtis, et même les nanars et westerns, qui ont au moins le mérite de lui ouvrir les portes de l’Amérique profonde. « Elle était payée cinq cents dollars par semaine, alors qu’elle rapportait des millions au box-office. Tout le monde profitait de sa bonté et de sa générosité pour lui nuire financièrement », raconte Amelia Lessandri, témoin d’une scène qui bouleverse Claudia Cardinale. Dans sa voiture rouge qu’elle conduit, fin 1969, dans le centre-ville de Beverly Hills, elle croise par hasard une certaine Rita Hayworth, icône vieillissante et moins visible d’un Los Angeles aux studios en perte de vitesse. Cinq ans plus tôt, les deux femmes avaient partagé l’affiche du Plus grand cirque du monde, portées par la gouaille de Henry Hathaway. « Hayworth, quelque peu affaiblie, a pris Claudia dans ses bras, l’a admirée et lui a lancé : '' Fais attention, ma fille, moi aussi j’étais belle '' », se remémore Lessandri. « Depuis ce jour, elle a compris que l’émancipation serait sa seule voie pour durer. »
Certitudes et statut
À l’aube des seventies, la libération sexuelle et les mouvements féministes réveillent les esprits et affranchissent les égéries hypersexualisées des carcans imposés par les sociétés de production. L’occasion rêvée pour les rivales d’hier d’enterrer la hache de guerre. En 1971, la Romaine d’adoption accepte une proposition de Christian Jacq pour tourner avec son homologue azuréenne, une blonde aux initiales B.B. « On me comparait souvent à Brigitte. Nous partagions la même allure, la même soif de liberté », confie l’actrice, qui compte quarante longs-métrages réalisés en dix ans. « Elle me rappelait sans cesse l’importance de la légèreté et m’incitait à remettre en question les fondements de la vie. »

Comme un signe, Les pétroleuses sera l’avant-dernier film de Bardot et l’un des ultimes contrats que Cardinale accepte de signer avec son producteur de mari. Trois ans plus tard, elle rencontre Pasquale Squitieri, un réalisateur ombrageux et politiquement engagé dont elle tombe follement amoureuse. Les caprices de starlettes ne l'impressionnent pas, encore moins les incertitudes du cœur. Pour lui, c’est tout ou rien, et Claudia le comprend vite. Du jour au lendemain, elle quitte Cristaldi pour refaire sa vie à New York avec son amant napolitain, se mettant à dos la profession qu’elle avait conquise aux côtés de son ex-conjoint. Endettée, blacklistée, elle passe les quarante prochaines années de sa carrière à naviguer entre le cinéma d’auteur, plus confidentiel, et les téléfilms qui lui offrent une popularité monstre. Des pépites en noir et blanc aux intrigues télénovelesques de la petite lucarne des ménagères, la comédienne à la longévité enviée se réinvente sans jamais disparaître complètement des radars. Considérée comme un mythe vivant au début du troisième millénaire, elle se consacre à l’écriture et au théâtre, tout en accueillant avec plaisir cette « ère des récompenses » qui s’ouvre à elle. À Berlin comme à Toronto, les grands festivals lui rendent hommage, lui consacrant des rétrospectives inédites pour mieux appréhender une filmographie riche de cent cinquante-cinq longs-métrages. Moins présente en raison, dit-elle, de « la place minime accordée à la gente féminine passé cinquante ans », elle trouve refuge auprès de réalisatrices exigeantes — dont Nadine Trintignant et Diane Kurys — qui, elles, « comprennent ce que c’est que la beauté de vieillir ».
Soutien de Jacques Chirac – avec qui une relation lui a été prêtée, qu’elle dément – et protagoniste présumée d’une anecdote restée mythique le soir de la disparition d’une princesse britannique, elle s’engage avec discrétion à droite, après avoir longtemps évolué à gauche de l’échiquier politique. « On change avec le temps », répond-t-elle sèchement au journal télévisé de LA7 en 2003. « Je ne parle pas des sujets qui fâchent, car je ne me considère pas comme une actrice, mais comme une personne dotée d’une sensibilité capable de retranscrire les époques », conclut celle qui aura incarné le plus d’héroïnes de la littérature transalpine. « Ainsi va mon voyage… Me suivrez-vous, cher public ? »

La Cardinale devenue « Miss Adams » à Beyrouth
Elle n’a pas encore 25 ans, ce 1er avril 1964, lorsqu’elle fait une entrée pour le moins remarquée à l’aéroport de Beyrouth. La capitale libanaise, alors à son apogée culturelle, accueille successivement les figures internationales qui ont façonné son identité branchée, au cœur d’un Moyen-Orient tourmenté. Claudia Cardinale vient de terminer un tournage aux États-Unis aux côtés de Rita Hayworth et ne passe que trois jours au pays du Cèdre pour « s’évader un peu », confie-t-elle au micro d’Éliane Gebara, journaliste de L’Orient, à qui elle accorde sa seule interview. Sans jamais évoquer sa relation avec son producteur, l’actrice, dont la carrière est déjà bien étoffée, préfère s’attarder, en une du quotidien, sur un « Liban formidable », un brin cliché. Au programme : rencontres avec des intellectuels de renom, allers-retours en Chris-Craft devant le Saint-Georges, soirées arrosées au Casbah et tentatives d’échapper aux flashs des paparazzis à son arrivée à l’hôtel Commodore, où elle est inscrite sous le nom de Miss Adams pour ne pas être dérangée par des admirateurs curieux. « Au Liban, je ne viens que pour le sable, le soleil et la mer ! Tout est si léger ici ! », confiait-t-elle dans les colonnes de notre journal. Une autre époque…


Claudia Cardinale a également joué dans un autre film à succès : C'era una volta il West, réalisé par Sergio Leone. Ses partenaires étaient Henry Fonda et Charles Bronson. La musique était d'Ennio Morricone. Un chef-d'œuvre !
03 h 50, le 26 septembre 2025