L'avocat William Bourdon, le 14 février 2020, au Portugal. Patricia de Melo Moreira/AFP
Selon nos informations, le Parquet national financier français a ouvert une enquête pour corruption et blanchiment contre Nagib Mikati et sa famille. Une procédure ouverte suite aux démarches entamées par l’association Sherpa et le collectif des victimes des pratiques frauduleuses et criminelles au Liban. William Bourdon, fondateur de Sherpa et représentant des plaignants avec Vincent Brengarth répond aux questions de L’Orient-Le Jour.
Quelle est l’importance de l’acceptation de cette plainte par le Parquet National financier ?
C’est une étape décisive dans la lutte contre l’impunité de ceux qui, depuis des années, mettent la main sur les ressources publiques du Liban et meurtrissent l’État de droit .
Cette plainte revêt une portée particulière parce qu’elle vise un ancien Premier ministre — et non des moindres —, figure centrale de l’oligarchie libanaise.
Elle s’inscrit par ailleurs dans le sillage de l’ouverture en France d’une information judiciaire qui a conduit à de nombreuses mises en examen visant le clan Salamé et leurs complices. D’ailleurs l’affaire Salamé progresse : nous espérons un dénouement et la clôture de l’enquête en 2026.
Pourquoi a-t-elle été acceptée, selon vous ?
Le Parquet national financier (PNF) a pris le temps de l’examen : une plainte a été déposée l’an dernier, complétée cette année. Ce délai s’explique par les vérifications nécessaires. Compte tenu des enjeux et de la personne visée — au-delà de M. Mikati, c’est tout un réseau —, nul ne peut douter de l’intensité et de la qualité des éléments probatoires que nous avons transmis et qui ont conduit à l’ouverture d’une enquête. C’est le fruit d’un travail considérable : je salue l’engagement des équipes de mon cabinet, de Sherpa et du collectif des victimes des pratiques frauduleuses et criminelles au Liban .
Il ne faut pas pour autant attendre de la justice française qu’elle nettoie toutes les écuries d’Augias. Mais face aux tentatives des parrains du système de saper le processus engagé par des responsables publiques courageux, cette décision apporte un surcroît d’espoir au peuple libanais. Nous nous en réjouissons.
Quels sont les principaux éléments de cette plainte ?
Je n’en détaillerai pas le contenu, car ce serait contre-productif. Une première plainte visait des biens mal acquis en France impliquant le « clan » — frère, enfants et neveux. Le complément de plainte décrit notamment les conditions dans lesquelles Nagib Mikati et son frère ont porté leur participation au capital de la Bank Audi à 14 %, ce qui lui confère une part significative dans Audi France, détenue à 99 % par la maison-mère. Nous avons développé une démonstration juridique appuyée sur la jurisprudence et le droit international. Le PNF a nécessairement prêté attention au recours quasi systématique du clan Mikati à des sociétés offshore, en partie en lien avec d’autres clans.
Quelle est la motivation de l’ouverture de l’enquête ?
Le PNF n’a pas à motiver publiquement sa décision. Elle reflète, à l’évidence, la prise en compte de la qualité et de l’intensité des éléments probatoires apportés, suffisants pour franchir le seuil des présomptions et justifier l’ouverture d’une enquête pour des infractions d’une grande gravité .
Dans ce genre d’affaires, on s’entend souvent répondre que qu’un milliardaire n’aurait pas besoin de commettre de délits de ce type. Or, si la richesse suffisait à garantir la vertu, l’humanité l’aurait constaté depuis longtemps…
Que va-t-il se passer maintenant ?
Le PNF a confié les investigations au même service qui instruit depuis des années le dossier du clan Salamé. Les enquêteurs maîtrisent déjà les rouages des différentes structures offshore. Il existe des connexions entre les deux clans (Mikati–Salamé) : services rendus, flux financiers illicites, abus de pouvoir commis de concert. En l’espèce, Riad Salamé, ancien grand argentier du Liban, a pris — ou fait prendre — certaines décisions favorables au clan Mikati.
Mais ce n’est pas fini : d’autres figures de proue feront nécessairement l’objet d’enquêtes en France ou ailleurs. Un grand pas vient d’être franchi.
Quel est le rôle de la Bank Audi dans cette affaire ?
La Bank Audi appartient à la constellation des banques libanaises. C’est un acteur financier essentiel, dont la filiale française constitue un poumon financier pour le groupe. Il existe des raisons de considérer que certains de ses responsables, au Liban comme en France, ont pu se mettre au service d’une logique de prédation et de détournement.
Combien de temps l’enquête pourrait-elle durer ?
C’est difficile à prévoir. Ces personnes ne se laissent pas faire. Souvenez-vous de l’affaire Salamé : une multiplication de recours contre les mises en examen et les saisies — tous infructueux. Ils tenteront encore d’écrire l’abécédaire des manœuvres dilatoires pour retarder l’inéluctable : répondre un jour devant la justice française en espérant que la justice libanaise puisse retrouver toutes ses prérogatives longtemps entravées. Je rappelle qu’au lendemain de sa désignation comme Premier ministre, un juge libanais complaisant avait ordonné le classement d’une plainte visant M. Mikati.
Par ailleurs, Monaco a classé sans suite une enquête pourtant fondée, après que la justice libanaise eut, à l’époque, saboté la demande d’entraide judiciaire. De nombreux liens existent entre le clan Mikati et la Principauté. On peut espérer que l'ouverture de cette enquête contribuera à réveiller les autorités judiciaires de Monaco, récemment pointée du doigt pour son manque de dynamisme dans la lutte contre l’argent sale.
Je veux saluer l’indépendance des magistrats français sans laquelle il n’y aura pas eu les précieuses avancées que nous connaissons. La leçon : il n’y a pas de lutte efficace contre la corruption sans indépendance des juges et des enquêteurs.



Si la chute successives des dominos pouvait se faire, le Liban n’aurait besoin ni du FMI, ni des aides de la communauté internationale pour financer son redressement, résoudre le gel des avoirs dans les banques, et se reconstruire. Les sommes illicitement engrangées par une douzaine de responsables et leurs sous-traitants afféodés devraient largement suffire à faire le plein de la trésorerie publique. L’indépendance de notre Justice ainsi mise a l’épreuve, la suite de cette affaire diagnostiquera très sûrement l’état du redressement promis. Affaire à suivre, et de près.
20 h 23, le 14 septembre 2025