Fady Tabbal à la guitare et Ghassan Sahhab sur le qanoun. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour
Dans l’entrelacs des rues étroites d’el-Mina à Tripoli, un choc esthétique signé Rumman : un festival où l’archive, la musique et la mémoire se dressent comme un acte de défi.
Dès que l’on franchit le seuil, le lieu semble retenir son souffle : de lourds rideaux rouges encadrent des rangées de chaises, des lumières tamisées palpitent dans les coins et une boule disco renvoie de doux reflets. Au centre, une scène dressée avec ses instruments, un écran tendu en arrière-plan, attendent de s’animer.
Il s’agit de la quatrième édition du festival, ouverte par les mots de Mohammad Tannir, cofondateur de Rumman. Son discours, empreint à la fois de fierté et d’humilité, laisse pressentir que ce qui va se dérouler dépasserait largement le cadre de la soirée.
Puis l’écran s’illumine. Apparaît Chantal Partamian, archiviste et cinéaste, dont le projet « Katsakh : archives méditerranéennes » ressuscite, à force de patience, des bobines presque englouties par le temps. Elle évoque le travail minutieux de restauration de ces fragments fragiles.
« Tout a commencé avec une invitation de Nathalie (Rosa Bucher, chercheuse et curatrice, NDLR), explique-t-elle. Elle a proposé d’associer les archives à des musiciens. Sa curiosité et son soutien m’ont persuadée que cette collaboration s’imposait comme le prolongement naturel du travail que je mène sur ces archives ressuscitées. »
Les images surgissent : la Palestine des années 1920. Des pèlerins avancent solennellement vers les lieux saints. L’animation des souks. Des navires américains accostent. Des ruelles étroites peuplées de gestes et de visages disparus. Même les pierres et les ombres semblent respirer.
« Toutes ces images proviennent exclusivement des archives de 'Katsakh : archives méditerranéennes', poursuit Chantal Partamian. Elles portent l’histoire et la mémoire. Associées à la musique, elles éveillent des sensations entre chagrin, nostalgie et imagination. »
Pour elle, l’intention relève moins du didactique que de l’émotion. « J’espère que l’expérience suscitera quelque chose en eux. Les archives ont cette faculté troublante de nous relier au passé tout en nous rendant pleinement présents. J’aimerais que le mélange de l’image et du son crée un espace où les émotions circulent librement. »
Et soudain, la musique prend vie.
Fady Tabbal enlace sa guitare comme une alliée, tandis que Ghassan Sahhab se penche sur le qanoun avec gravité. L’association, improbable en apparence, dégage aussitôt une tension électrique. Les cordes du qanoun résonnent, fragiles et lumineuses comme du cristal, tandis que la guitare enracine le son, tissant des nappes qui semblent respirer avec les images. Les bobines restent muettes, mais personne ne peut y croire : la musique les fait vibrer d’urgence et de tendresse.

Cordes, silence et mémoire
Pour Nathalie Rosa, qui contribue à concevoir le programme, tel est bien le but. « Faire dialoguer des images muettes tournées il y a un siècle avec des sons contemporains, c’est introduire ce matériau numérisé par Chantal dans notre monde saturé d’images. C’est une forme de renouvellement », dit-elle. « Le projeter sur une composition originale de Fady et Ghassan, dans un cinéma silencieux – puisque Cinema Radio, comme pratiquement toutes les salles de Tripoli, cesse de projeter des films depuis les années 1990 – est aussi un geste de renaissance. »
Le choix du lieu porte sa propre résonance. Stereo Kawalis, anciennement Cinema Radio, est en lui-même un vestige du passé cinématographique de la ville. Ce soir-là, il reprend vie. « Cinema Radio demeure splendide, ajoute Nathalie. Il confère à Stereo Kawalis une acoustique et une atmosphère remarquables. Dès l’entrée, en franchissant l’ancien guichet et en pénétrant dans le salon, la plupart des spectateurs ressentent ce wow ! instinctif – devant le haut plafond, le rideau cramoisi d’origine. »

La mémoire comme défi
Dans la salle, l’émotion est palpable. Jad, un spectateur, décrit son ressenti avec gravité : « Après deux ans de ce que nous avons vécu, voir la Palestine… il y avait la paix, et cette paix est brisée. Quel dommage. Comme cela aurait été beau si elle avait subsisté. Cela me fait comprendre la lutte palestinienne, il ne s’agit pas seulement de liberté, mais de leur histoire. »
Plus tard, d’autres groupes montent sur scène, chacun apportant son rythme à la soirée. Mais l’esprit du premier acte demeure. Le ciné-concert jette un sort dont il est difficile de se défaire, ses échos se prolongeant dans chaque note suivante.
Pour Nathalie, c’est précisément l’enjeu : « Un peu de joie, de stupeur – et de douleur. La musique nous ouvre les yeux et le cœur. »
Le thème du festival cette année est « Défi et espoir en temps d’incertitude ». En choisissant la Palestine des années 1920 comme cœur visuel de la soirée, les deux curatrices ancrent le défi dans la mémoire elle-même.
Il en ressort plus qu’un concert, plus qu’une archive : un rappel que la culture survit précisément parce qu’elle se transforme. C’est, comme le résume Chantal, « un espace où les émotions circulent librement ».
Et tandis que la nuit s’achève à Mina, le public emporte avec lui quelque chose de fragile et d’endurant : l’éclat de l’histoire, la vibration des cordes et la beauté obsédante d’un lieu qui refuse d’être oublié.



