Portraits

Antoine Messarra  La Confession d’un enfant du siècle. Un orphelin héroïque dans la ville.

Antoine Messarra 
La Confession d’un enfant du siècle.
Un orphelin héroïque dans la ville.

Vous la découvrez, comme par inadvertance, au détour d’une large rue animée, bordée de commerces éphémères, d’antiquaires du faux et d’immeubles dégradés par la guerre. La maison aux pierres ocre et aux volets parme se cache aux regards des passants pressés, enfouie dans les feuillages touffus des frangipaniers et des bougainvilliers, berçant ses habitants de la tendresse d’un passé révolu.

La maison du bonheur ? Comme pour tant de vies, celle de la victoire du bonheur sur le malheur, de la volonté sur la fatalité, de l’amour sur les aléas du destin…

Celui qui vous ouvre la vieille porte en bois de la demeure, au haut de l’escalier de pierre aux marches usées par six générations de Messarra, vous semble être lui-même un grand enfant, un adolescent monté en graine, avec ce sourire doux, presque timide, qui ne le quitte jamais, illuminant jusqu’à ses yeux bridés comme sondant perpétuellement les mystères de la vie.

C’est seulement lorsqu’il se retourne pour vous apporter un livre de sa vaste bibliothèque, vous en lire un passage et le prendre à témoin de ses dires – un geste qui lui est familier – que vous remarquerez le dos voûté par les années qui passent, mais aussi par une enfance marquée par les épreuves.

Les Messarra, d’origine grecque, seraient issus de la vaste plaine de la « Messara » en Crète. Installés, par la suite, à Damas, ils la fuient après les massacres de 1860 pour s’établir à Beyrouth, rue Abdel-Wahab al-Inglizi. Ils y acquièrent de vastes terrains et y font construire leur demeure familiale dans laquelle Antoine, comme son père, naîtra et qu’il préservera, contre vents et marées, en dépit des années de guerre, des obus qui la frappent et des bombardements sur la ligne de démarcation où elle est située.

Ce destin familial de Levantins exilés d’un massacre à l’autre se doublera, pour Antoine, de la mort de sa mère de la typhoïde, alors qu’il n’avait que huit ans, laissant son père, seul, désemparé, à la tête d’une famille de six enfants en bas âge. Le frère d’Antoine, Robert Messarra, peintre reconnu, influencé par Fra Angelico et l’école italienne du XVIe siècle, immortalisera plus tard la fratrie dans un tableau poignant intitulé Les Orphelins, toujours accroché dans le salon de la maison familiale.

La fatalité frappera une fois encore : à l’âge de quinze ans, Antoine perdra aussi son père, dont le cœur aura lâché de tant de chagrins et de lourdes charges. Avec sa mort, comme il l’écrira dans un ouvrage autobiographique intitulé Leçons particulières, il perdra celui avec lequel « il avait un lien organique », dont « il sent encore, avec un recul de plus d’un demi-siècle, la chaleur du doux poignet, le tenant par la main dans les rues encombrées du Centre-ville de Beyrouth » et dont il ne peut évoquer aujourd’hui encore le souvenir sans que des larmes ne lui montent aux yeux.

Ce sont les Pères Jésuites qui « sauveront » le petit Antoine, incarnant pour lui un imago paternel absent, tout en lui inculquant leur ascèse, leur rigueur et leur humanisme chrétien. Ce n’est pas sans émotion qu’Antoine évoque leur mémoire : du Père Jean Pérouse et de son cours sur « La vocation humaine à la lumière de l’Évangile » qui faisait à ses élèves la lecture de Musset tout en leur faisant écouter Chopin, en passant par le Père Xavier Fleury qui lui a appris le sens du devoir en exigeant qu’il retourne au collège deux jours seulement après la mort de son père, jusqu’au célèbre Père Jacques Bonnet-Eymard qui, à Taanayel, sur son lit de mort, lui a enseigné, sans mots, que « la vie ne meurt pas », puisque sur sa table de travail étaient encore entassés plus de vingt dossiers et ouvrages en cours d’étude…

Avec une formation intellectuelle et morale aussi solide, l’élève Messarra ne pouvait que suivre les pas de ses maîtres, en publiant, en 1974, à l’Université de Lyon, sous la direction du Père Sélim Abou, une thèse portant sur La Structure sociale du Parlement libanais. Ce travail aura un certain retentissement dans le monde académique, étant le fruit d’une approche innovante, pour l’époque, de la science politique, faisant intervenir la sociologie dans un cadre de droit constitutionnel. Il sera suivi, en 1983, par une seconde thèse soutenue cette fois-ci au Liban, intitulée Le Modèle politique libanais et sa survie. Essai sur la classification et l’aménagement d’un modèle consociatif.

Cette théorie consociative de gestion de la diversité et du pluralisme, qui prend le contrepied du système électoral majoritaire, est considérée comme l’apport majeur d’Antoine Messarra à la science politique au Liban. On peut la résumer par un aphorisme qui lui est cher : « Le Liban n’est pas un pays de Constitution, mais un pays de Pacte. » Aussi bien concept que pratique, la théorie consociative fournit, à la fois, une analyse de la structure originale du système libanais et une solution au blocage fréquent de ses institutions. Elle permettrait ainsi d’assurer la stabilité gouvernementale, la survie de la démocratie et des accords de partage du pouvoir (comme celui de Taëf) et surtout, la prévention des conflits et de la violence.

Il faut dire que notre héros jouit d’une longue expérience à la fois académique et pratique des institutions du Liban : professeur dans plusieurs universités au Liban et à l’étranger, notamment au Canada et en Allemagne, Antoine, ce grand timide, est non seulement parvenu à devenir un pédagogue de la meilleure école, celle de l’enseignement jésuite, mais aussi à devenir un théoricien de la pédagogie. Adepte de la maïeutique de Socrate, il est convaincu, à juste titre, que le savoir n’est pas une recette, la mission de l’enseignant consistant à amener l’élève à penser par lui-même.

Sur un plan juridique et socio-culturel, Messarra, qui fut membre du Conseil constitutionnel de 2009 à 2019, est aussi titulaire de la Chaire Unesco d’étude comparée des religions, de la médiation et du dialogue à l’Université Saint-Joseph. Ces fonctions prestigieuses ainsi que les nombreux prix reçus et les médailles décernées n’ont pas empêché l’homme – « un contemplatif actif » comme il se décrit – de militer pour son pays au sein de l’association qu’il a créée « La Fondation libanaise pour la paix civile permanente ». Il y a dirigé nombre de programmes d’intérêt général, dont « Les Observatoires de la démocratie, ceux de la gouvernance locale, de la paix civile et du pluralisme religieux dans le monde arabe ».

Celui qui croit fermement que « toute réflexion non écrite, non formalisée, n’est que démangeaison intellectuelle » est naturellement un écrivain prolixe. Notant immédiatement par écrit toutes les idées qui lui viennent, en adepte de l’adage romain « Verba volant, scripta manent » (les paroles s’envolent, les écrits restent), il est l’auteur de nombreux articles et contributions, ainsi que d’ouvrages, dont certains parus sous sa direction.

Leurs titres sont révélateurs de ses préoccupations et d’une approche consensuelle et pacificatrice de la vie politique libanaise correspondant, en dernière instance, à sa personnalité et à son parcours intellectuel : Le Pacte libanais. Le message d’universalité et ses contraintes, Théorie générale du système politique libanais. Essai comparé sur les fondements et les perspectives d’évolution d’un système consensuel de gouvernement, État et Vivre-ensemble au Liban. Culture, mémoire et pédagogie et La Gestion démocratique du pluralisme religieux et culturel.

Il faut dire que côté écriture, Antoine a été à bonne école, avec une riche expérience dans le journalisme des années d’or du Liban : en effet, recruté par Marwan Hamadé et Édouard Saab, il passera sept ans dans le quotidien Le Jour, assurant, entre autres tâches, avec feu Jean Choueiri, la lourde responsabilité du choix de la manchette du journal.

Ce ne sera pas là le seul bienfait de sa pratique du journalisme : c’est en effet, en tant que rédacteur en chef de la revue universitaire de la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne), L’Universitaire, qu’il recevra un jour la visite d’Évelyne, une jeune étudiante blonde aux yeux clairs venue lui remettre un article. Il en tombera immédiatement éperdument amoureux.

Ce sera le début d’une belle histoire d’amour qui dure depuis 60 ans. Évelyne, avec sa féminité, sa douceur et son dévouement, jouera pour celui dont l’enfance a été violemment bouleversée, tous les rôles : elle sera sa complice, sa lectrice, son admiratrice, son accompagnatrice et sa protectrice. Cette fée du logis – quoique inspectrice des Finances – lui donnera deux enfants qui suivront les traces de leur père dans l’enseignement universitaire et le journalisme et assurera à son époux la chaleur du foyer et la préservation du patrimoine et des traditions. Elle lui apportera aussi, en cadeau, la belle convivialité de nos montagnes, établissant des liens d’amitié avec les voisins du quartier auxquels les Messarra, citadins de mœurs urbaines, n’avaient jamais, en plus de deux siècles, adressé la parole !

Ascète du travail, moine de la tâche, animé d’une spiritualité ignatienne ardente dans laquelle Jésus est le héros, amoureux de la littérature, Valéry et Musset, et de la musique, Bach, Schubert et Haendel, Antoine Messarra est un enfant de ce siècle libanais, un modèle de penseur comme il ne nous sera vraisemblablement plus donné la chance de rencontrer.

Dans son havre de paix, derrière les volets clos de la demeure ancestrale, entouré des beaux objets du passé, ses compagnons de toujours, Antoine se lève chaque matin aux aurores pour écrire. Écrire sur ce Liban dont la déliquescence, morale surtout, le fait souffrir plus qu’il ne pourrait jamais l’exprimer.

La « messarra », cette félicité dont Antoine porte le nom, ne serait-elle, pour ce travailleur infatigable, qu’une quête perpétuelle de sens ?

Vous la découvrez, comme par inadvertance, au détour d’une large rue animée, bordée de commerces éphémères, d’antiquaires du faux et d’immeubles dégradés par la guerre. La maison aux pierres ocre et aux volets parme se cache aux regards des passants pressés, enfouie dans les feuillages touffus des frangipaniers et des bougainvilliers, berçant ses habitants de la tendresse d’un passé révolu.La maison du bonheur ? Comme pour tant de vies, celle de la victoire du bonheur sur le malheur, de la volonté sur la fatalité, de l’amour sur les aléas du destin…Celui qui vous ouvre la vieille porte en bois de la demeure, au haut de l’escalier de pierre aux marches usées par six générations de Messarra, vous semble être lui-même un grand enfant, un adolescent monté en graine, avec ce sourire doux, presque timide,...
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"...un modèle de penseur comme il ne nous sera vraisemblablement plus donné la chance de rencontrer." Effectivement! Mais malheureusement, depuis Michel Chiha et jusqu'à nos jours, tout ce que nos "penseurs" ont écrit sur le Liban n'a servi strictement à rien! Et pour cause: le problème libanais est semblable à la quadrature du cercle: insoluble!

Georges MELKI

17 h 42, le 11 octobre 2025

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Commentaires (1)

  • "...un modèle de penseur comme il ne nous sera vraisemblablement plus donné la chance de rencontrer." Effectivement! Mais malheureusement, depuis Michel Chiha et jusqu'à nos jours, tout ce que nos "penseurs" ont écrit sur le Liban n'a servi strictement à rien! Et pour cause: le problème libanais est semblable à la quadrature du cercle: insoluble!

    Georges MELKI

    17 h 42, le 11 octobre 2025

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