D.R.
Pourquoi Trump nous fascine-t-il autant – nous, ses partisans, ses détracteurs et tous ceux qui, aux quatre coins du globe, ne peuvent s’empêcher de suivre son show permanent ? Exécré ou adulé, il domine notre imaginaire. Serait-il l’incarnation la plus aboutie – et la plus dérangeante – de l’esprit de notre temps ?
C’est précisément ce que soutient Maya Kandel, historienne spécialiste des États-Unis, dans son livre récemment paru, Une première histoire du trumpisme. Refusant les facilités dans lesquelles tombent souvent ceux qui tentent d’expliquer ce phénomène inédit – le taxer d’anomalie politique, le réduire à la seule psychologie du personnage (narcissisme, impulsivité, psychopathie), ou l’assimiler trop vite au fascisme –, Kandel prend Trump et le trumpisme au sérieux. Autrement dit, elle voit dans ce hâbleur désinhibé le symptôme et le catalyseur d’une ère nouvelle, marquée par une mutation profonde de la politique américaine et une recomposition de l’ordre mondial.
Selon l’autrice, le trumpisme revêt une complexité notable : il est à la fois « une stratégie politique, un style à part entière, un phénomène médiatique incontournable, un populisme, une théorie de la victoire électorale, une vision renouvelée de l’ordre international, un spectacle permanent, une coalition hétéroclite et changeante, une expression d’une nouvelle droite radicale, voire une véritable révolution. »
En tant que stratégie politique, le trumpisme s’emploie à saboter la politique traditionnelle et ses institutions par un usage méthodique du spectacle et de la transgression. La vulgarité de Trump, ses provocations constantes et ses outrances verbales deviennent autant de preuves de son « authenticité ». En brisant les normes du discours public et en « choquant les bien-pensants », il procure une jouissance immédiate à ses partisans, libérant leurs pulsions sexistes, racistes et violentes.
En tant que théorie de la victoire électorale, le trumpisme repose sur deux principes. Le premier a été formulé par Steve Bannon, directeur de la campagne de Trump en 2016, puis conseiller stratégique du président – un poste alors inédit – avant d’être limogé sept mois plus tard : la guerre culturelle est la nouvelle lutte des classes. Autrement dit, la politique découle de la culture ; il faut donc changer le récit culturel. Tandis que les démocrates s’adressent à l’électorat dans un langage technique et universitaire – obscur pour le plus grand nombre –, Trump emploie la langue des classes populaires, évoque leur quotidien, leurs difficultés économiques, et parle de matchs de boxe et de séries télévisées.
Second principe qui découle du premier : « les faits importent peu, puisque seuls comptent les récits – la vérité n’existe pas, on peut créer la réalité qui convient », écrit Maya Kandel. Le trumpisme est ainsi, dans son essence, une rupture avec le réel – ce qui bouleverse les repères traditionnels du vrai et du faux en démocratie, réduit à néant toute possibilité de débat rationnel et ouvre grand la voie à la peur, au doute généralisé, à la méfiance envers les médias, ainsi qu’aux théories complotistes de tout genre. Le mensonge quotidien, systématique, est devenu une méthode ordinaire de faire campagne et de gouverner. Ainsi, selon Kandel, « Trump s’est imposé, dès les premières primaires de janvier 2024, non pas malgré ses mensonges et inculpations, mais grâce à eu ».
Le trumpisme est également un populisme qui oppose au « vrai peuple » une élite financière, médiatique et politique prétendument déconnectée du réel. Homme fort et charismatique – du moins perçu comme tel par beaucoup –, Trump attise la colère des foules contre l’establishment, qu’il soit démocrate ou républicain. Il rallie ainsi ceux qui se considèrent comme les perdants du système : les Blancs pauvres (souvent qualifiés, de façon péjorative, de white trash), habitants des « villes caravanes », qui votaient rarement jusque-là, ainsi que les classes populaires et ouvrières blanches, autrefois acquises aux démocrates. Lors de la campagne de 2024, cette rhétorique antisystème lui a permis d’élargir sa base électorale aux jeunes Latinos et Noirs non diplômés.
Mais ce populisme ne saurait, à lui seul, épuiser la nature composite du trumpisme. Celui-ci est aussi, selon Maya Kandel, « un nationalisme, et donc un syncrétisme compatible avec de nombreuses mouvances : réactionnaires, traditionalistes, nationalistes chrétiens, masculinistes et suprémacistes blancs peuvent se ranger derrière sa bannière ». Ce pouvoir fédérateur repose sur une angoisse identitaire diffuse, un rejet viscéral du multiculturalisme et un imaginaire commun de déclinisme occidental. Le trumpisme apparaît ainsi comme l’expression la plus spectaculaire de la transformation des droites occidentales en partis populistes radicaux, obsédés par la défense d’un Occident menacé à la fois par les immigrants et les élites mondialisées.
Sur le plan international, ce nationalisme se traduit par un protectionnisme économique, une fermeture migratoire et un repli isolationniste. Le trumpisme constitue une rupture radicale avec l’ordre libéral hérité de l’après-guerre, fondé sur le multilatéralisme, les alliances durables et les institutions internationales – ONU, OMC, OMS, OTAN. À cette architecture patiente et contraignante, il oppose une vision transactionnelle des relations internationales, fondée sur le rapport de force immédiat et « l’art du deal », si cher à Trump.
Une première histoire du trumpisme est un ouvrage qui frappe par la clarté de sa structure et la densité de son contenu. En effet, Maya Kandel parvient à ordonner une masse considérable de faits et d’idées en un récit historique limpide, qui conjugue profondeur analytique et sens de la synthèse. Elle donne ainsi à comprendre, dans toute sa complexité, ce que le trumpisme dit de notre époque. Celui-ci apparaît comme une véritable révolution – une révolution inquiétante, car, comme le souligne l’autrice : « Contrepied de l’esprit des Lumières, de la rationalité et de la science, le trumpisme est (…) un nouvel obscurantisme. »
Une première histoire du trumpisme de Maya Kandel, Gallimard, 2025, 192 p.