Les forces de sécurité syriennes entrent dans la ville druze de Soueida, le 15 juillet 2025. Sam Hariri/AFP
Après quatorze ans de guerre civile, la Syrie est engagée dans sa bataille la plus difficile à ce jour, à savoir la refonte de l’État au cours d’une phase de transition complexe où les dynamiques locales et régionales sont désormais étroitement liées. Les événements récents à Soueida, qui ont rapidement dégénéré en violences intercommunautaires, ont mis en évidence les limites du contrôle centralisé et des tentatives d’imposer la souveraineté dans des contextes locaux fragiles. Le sud de la Syrie, longtemps zone d’influence contestée, est redevenu un lieu de conflit, où le localisme s’est mêlé au sectarisme et où la politique nationale s’est heurtée aux ambitions régionales.
Les combats à Soueida ont fait suite à l’enlèvement d’un vendeur de légumes druze par un groupe bédouin, dans une région où la rivalité entre druzes et Bédouins couve depuis longtemps. Cela a rapidement dégénéré en violences sectaires généralisées, marquées par des représailles et des exécutions sommaires. Le gouvernement de transition, dirigé par Ahmad el-Chareh, a envoyé des forces gouvernementales à Soueida pour rétablir l’ordre. Cependant, l’opération militaire a échoué tant sur le plan tactique que politique, ces forces ayant été accusées de violations des droits humains à l’encontre de civils druzes. Dans le même temps, Israël a saisi l’occasion pour mettre en œuvre une décision prise en février dernier visant à maintenir la démilitarisation du sud de la Syrie, et a tenu sa promesse de protéger les druzes à Soueida en bombardant le ministère syrien de la Défense à Damas et une zone proche du palais présidentiel. Cela a conduit à une intervention extérieure pour empêcher une escalade, aboutissant à un accord entre les États-Unis et les autorités syriennes. Les forces gouvernementales syriennes ont été contraintes de se retirer de Soueida, et depuis lors, un cessez-le-feu fragile est en vigueur.
Au plus fort des combats, les tribus bédouines se sont mobilisées à la périphérie du gouvernorat de Soueida en solidarité avec leurs frères bédouins, mais elles manquaient d’un leadership unifié. Les combats entre Bédouins et druzes, avec les forces gouvernementales déployées en arrière-plan, ont transformé le conflit, qui était un différend local relativement limité, en une lutte multipartite complexe ayant des répercussions régionales.
Logique des « frontières flexibles »
Le danger réside aujourd’hui dans la convergence de trois trajectoires : le désir des druzes de rechercher une protection, la volonté des dirigeants syriens d’affirmer leur autorité par la force et l’intention d’Israël d’étendre sa sphère d’influence dans le sud de la Syrie. Ce que Damas a perçu comme un feu vert des Israéliens pour étendre son autorité à la province de Soueida, qui aurait été obtenu lors de pourparlers à Bakou, en Azerbaïdjan, a été considéré par Israël comme une violation flagrante des accords conclus entre les deux parties. Le résultat a été catastrophique : effusion de sang, crise de confiance envers les dirigeants syriens et nouvelles relations de pouvoir dans le sud de la Syrie.
Ce qui s’est déroulé à Soueida était bien plus qu’un incident de sécurité passager ; il s’agissait d’un revers profond pour la société syrienne. La violence est devenue un catalyseur de la polarisation confessionnelle, menaçant de faire dérailler la transition politique du pays et de compromettre la coexistence entre les différentes communautés du pays et entre les citoyens et l’État naissant. En outre, les autorités ont présenté la violence en termes binaires : le bien contre le mal, le patriote contre le traître, et pour l’État ou pour le chaos. Le chef spirituel druze cheikh Hikmat al-
Hijri a été présenté comme un symbole de rébellion et de trahison, alors même que le contexte plus large a été négligé : l’influence d’Israël n’est pas apparue du jour au lendemain, mais s’est consolidée au fil des ans, lorsque les autorités centrales se sont retirées de la région, caractérisée par une absence totale de sécurité.
Le sud de la Syrie n’a jamais été une périphérie tranquille. Après 2013, il est devenu un terrain d’essai pour divers modèles d’influence régionale, depuis l’implication importante de l’Iran dans la constitution de forces alliées dans la région jusqu’à l’expérience du Front sud, une coalition de factions rebelles soutenue par les États-Unis et leurs alliés arabes. Cette réalité a complètement remodelé le Sud, le transformant en une arène de compétition régionale. Aujourd’hui, Israël semble construire sa propre sphère d’influence dans le Sud, s’inspirant du modèle turc dans le Nord. Cela implique des accords locaux avec des administrations informelles en place, soutenues par un appui sécuritaire extérieur, qui servent tous les intérêts israéliens sans pour autant être directement contrôlés par Israël. C’est la logique des « frontières flexibles », où la souveraineté claire est absente, remplacée par des accords flous répondant à des objectifs externes.
Ce qui rend ce projet extrêmement dangereux, ce ne sont pas seulement ses répercussions militaires, mais aussi la fragilité sociale permanente qu’il a créée. Transformer Soueida en une zone d’influence extérieure permanente ne fait que renforcer la logique de cantonisation. Cela reproduit également une équation mortelle, dans laquelle il n’y a aucune confiance entre les Syriens et aucune autorité unique pour les diriger. Le discours diviseur qui a émergé pendant la crise de Soueida n’a fait que jeter les bases d’une conscience syrienne divisée, incapable d’évoluer vers la stabilité.
Redéfinition en profondeur
En fin de compte, les événements de Soueida ont démontré que l’approche du gouvernement de transition visant à reconstruire un État centralisé selon les principes baassistes n’est plus viable, et peut même être dangereuse. La violence n’était pas un cas isolé. Elle s’inscrivait dans le prolongement de tendances apparues plus tôt le long de la côte syrienne, caractérisées par une dimension idéologique et politique qui ne faisait que renforcer les identités politiques et confessionnelles, poussant les communautés à s’accrocher à leurs armes. Cela est particulièrement vrai dans un État comme la Syrie, où les institutions nationales sont faibles ou se sont effondrées, mais, dans une moindre mesure, cela peut également être vrai au Liban.
Ce modèle de violence ne se limite pas nécessairement au sud ou aux zones côtières de la Syrie. Il peut s’étendre à d’autres régions, telles que l’est de la Syrie où résident les Kurdes, ou les zones frontalières avec le Liban, où vivent les communautés chiites dans la vallée de la Békaa. La propagation de la violence résulterait de l’interaction entre les identités politiques conflictuelles, la fragilité institutionnelle et les frictions découlant du chevauchement des zones d’influence régionale. Dans des environnements aussi instables, la violence devient non seulement un outil de coercition, mais aussi un moyen de formation d’une identité collective en l’absence d’État.
La Syrie d’après-guerre n’est pas simplement un État qui a besoin d’une réforme institutionnelle. C’est une entité multidimensionnelle qui nécessite une redéfinition en profondeur. La situation actuelle exige plus qu’un redéploiement des troupes ou un contrôle par la force. Elle nécessite une nouvelle imagination politique qui reconnaisse la multiplicité des centres de pouvoir et la gouvernance participative, tout en adoptant une gestion négociée des conflits. Une telle approche permettrait à la Syrie de s’éloigner de l’illusion d’un État rigide et unifié, qui ne semble plus possible.
Ce texte est disponible en anglais et en arabe sur le site du Carnegie MEC.
Chercheur invité au Malcolm H. Kerr Carnegie Middle East Center.

