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Culture - Entretien

Mazen Kerbaj : Ils ont réussi à me faire perdre mon sens de l'humour

À l’occasion du lancement du livre « Gaza in my phone » à Beyrouth ce 9 juillet au Beirut Art Center, discussions à bâtons rompus avec l'illustrateur et artiste libanais. 

Mazen Kerbaj : Ils ont réussi à me faire perdre mon sens de l'humour

L'artiste libanais installé à Berlin, Mazen Kerbaj. Photo Tony Elieh

Le 9 juillet à 18h30*, aura lieu au Beirut Art Center (BAC) le lancement du livre de Mazen Kerbaj Gaza in my phone (OR Books), paru en français sous le nom Gaza, est-ce que vous nous voyez vraiment ? (Actes Sud BD, février 2025). Il réunit des dessins réalisés par l’artiste libanais et postés sur les réseaux sociaux en réponse à l’actualité tragique, transformant les images brutes en pièces à réflexions à même d’être vues et discutées. 

L’artiste libanais présente au BAC la quasi-totalité des dessins réalisés entre le 7 octobre 2023 et le 15 janvier 2025, dans un accrochage chronologique qui retrace, au fil du trait, la traversée d’un monde en crise. L’exposition restera visible jusqu’au 12 juillet.

Comment est né ce projet ?

En 2006, j’étais au Liban pendant la guerre israélienne. J’avais réagi comme toujours lorsque j’ai une émotion forte, que ce soit de la joie ou de la tristesse : en sortant mes émotions sur le papier. Très vite, j’ai ouvert un blog (il n’y avait pas de réseaux sociaux à l’époque) où j’ai commencé à partager ces dessins. J’ai compris en lisant les commentaires qu’en plus de m’aider à supporter cette situation en l’extériorisant, ça a aidé d’autres personnes à exprimer ce qu’ils n’arrivaient pas à dire. Et ça permettait aux gens à l’extérieur du Liban de pouvoir aussi témoigner de ce qu’il se passait. Le fait que ces dessins soient personnels touche différemment que le journalisme traditionnel : ça n’est pas expliquer les évènements mais raconter le quotidien de M. Tout-le-Monde en temps de guerre. Très vite les gens l’ont partagé, c’est passé de centaines à des milliers à des centaines de milliers de visites du blog par semaine. J’étais très étonné, et c’était la première fois que je pouvais publier le dessin que je faisais dans l’heure et susciter tout de suite des réactions : à l’époque c’était de la pure science-fiction ! Ça a donné le livre Beyrouth, juillet-août 2006 : c’était à la fois une sorte de thérapie pour continuer à vivre et un témoignage à vif de ce qu’il se passait.

Dès que ça a commencé à Gaza, je me suis dit que ça allait être pareil et j’ai commencé à dessiner : mais aujourd’hui, quand je compare, j’ai l’impression que ce qu’on avait vécu avant était un jeu d’enfants ! Il fallait vite réagir : pour supporter la folie qui explosait partout autour et surtout pour que les gens voient. À l’ère des réseaux sociaux, on reçoit les nouvelles qu’on veut recevoir. Ça crée quelque chose de biaisé. On est sidéré que les gens ne soient pas plus révoltés, mais en fait, ils n’ont pas les mêmes informations que nous. Quelque part, je dessine aussi pour les gens qui ne voient pas ces images d’enfants carbonisés tous les jours.

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Il faut donc pouvoir parler au plus grand nombre ?

Aujourd’hui encore plus que la dernière fois, il faut faire très attention : il y a beaucoup de propagande, et la moindre critique peut vous faire accuser d’antisémitisme. J’ai donc dû être particulièrement vigilant, non pas pour éviter la censure, mais pour arriver à atteindre le plus grand nombre de personnes possible. Aujourd’hui, l’horreur est tellement visible que c’est un peu différent, mais les trois-quatre premiers mois, comme les gens étaient encore très choqués par le 7-Octobre, ils justifiaient facilement les actions d’Israël. Et il fallait que je puisse parler aussi à ces gens-là, pas seulement aux gens qui pensent comme moi. Je voulais montrer à ces personnes que ce n’est pas « compliqué », que ce qu’Israël est en train de faire, il le fait depuis très longtemps, et que si le 7-Octobre est un massacre horrible, il ne naît pas de rien.

Vous avez choisi pour ça la forme du cartoon...

Quand on voit une vidéo d’enfants découpés en morceaux, ou de gens qui brûlent sous leur tente, la tendance naturelle est de vouloir détourner le regard parce que c’est abominable. Avec le dessin et surtout le dessin de bande dessinée, quand je raconte le même évènement, le cerveau est au contraire calibré pour avoir envie d’aller vers le dessin. Et c’est après qu’on découvre l’horreur de ce qui est raconté. Mais ça s’imprime très différemment dans la mémoire, parce que le dessin agit comme une sorte de « sublimation » du réel, dans le sens où l’horreur est déplacée dans un autre champ sans perdre son intensité. Quand j’étais plus jeune, avec un ami on écoutait beaucoup de musique : je lui disais que je trouvais Léo Ferré déprimant, et il me répondait « moi aussi, mais quand je suis déprimé je l’écoute pour qu’il sublime ma dépression ! » C’est un peu ça le pouvoir de l’art.

Ici, le pouvoir du livre est aussi de redonner une temporalité à ces dessins publiés au fil des différents épisodes.

Il y a tellement d’horreurs que chaque jour fait oublier celui d’avant. Sur Instagram, je postais les dessins quelques jours après que l’évènement s’était produit, parfois le jour même. Mais le livre est la somme de tout cela, ça devient une histoire, et en une heure on peut reparcourir le condensé terrible du génocide, qui équivaut d’une certaine manière à la puissance de l’horreur que l’on vit sur le temps long.

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Vous vivez en Allemagne. Vos dessins dénoncent la complicité de certains États mais aussi le climat d’islamophobie et la montée du racisme... Qu'est-ce qu’être arabe à Berlin en 2025 ?

Jusqu’au 6 octobre 2023, Berlin était pour moi la plus belle ville au monde. C’est devenu la pire. Ce basculement est incroyable, partout en Occident. Une vraie dystopie. S’il y a quelques années, on m’avait dit ce qui allait se passer et que le monde entier regarderait sans rien faire, je n’y aurais jamais cru ! Et je n’arrive toujours pas à y croire ni à le digérer… Je vis en Allemagne depuis dix ans, j’avais déjà conscience de l’impossibilité de critiquer Israël. J’ai souvent eu des discussions avec mes amis allemands. Il fallait toujours commencer par montrer patte blanche, expliquer que je viens du Liban, que j’ai vécu ça dans ma chair, que je connais des gens tués par Israël : ce n’est pas quelque chose d’abstrait ou de lointain. Mais ça, c’était avant. Dès le 7-Octobre, les choses ont pris une tournure hallucinante. Et surtout à Berlin, qui était jusque-là une ville beaucoup plus ouverte que le reste de l’Allemagne (je disais d’ailleurs « je ne vis pas en Allemagne, je vis à Berlin » !) Berlin a pris parmi les pires mesures du pays. La répression des manifestations par la police est extrêmement violente, beaucoup de personnes, y compris des juifs antisionistes, ont été emprisonnées. Que l’Allemagne dise aujourd’hui discerner le bon du mauvais juif, ce n’est pas possible ! Que le keffieh ou le drapeau palestinien soit devenus des « symboles antisémites », ça serait drôle si ce n’était pas tragique… « Free Palestine » est considéré comme un appel à la haine, ils ont même interdit de chanter des slogans en arabe !

Être un Arabe en Allemagne aujourd’hui, c’est par exemple faire attention quand on parle sa langue dans le métro avec sa femme ou ses enfants. Le climat ressemble à celui des années 1930. On comprend mieux comment, il y a 100 ans, les gens ont laissé faire.

En France, vous avez d’ailleurs eu des démêlés avec le Crif (Conseil représentatif des institutions juives de France NDLR), que s’est-il passé ?

Quelques jours après la sortie du livre, mon éditeur a reçu une lettre du Crif lui demandant de le retirer, sur un ton quasi menaçant. Ils me reprochaient des expressions telles que « la Palestine est la boussole morale du monde », interprétée comme un appel à l’anéantissement d’Israël ou encore « l’antisionisme est un devoir », en omettant de rappeler que le début de la phrase était : « l’antisémitisme est une honte ! » Sur le moment, nous avons décidé que mon éditeur y répondrait et que l’on garderait ça entre nous. Mais ensuite, le Crif a envoyé des lettres à plusieurs libraires, et l’un d’entre eux l’a fait fuiter. Une journaliste l’a postée, et c’est arrivé entre les mains de Rima Hassan qui l’a partagée sur son Twitter. À partir de là, ça a fait tache d’huile et plein de gens ont commencé à acheter le livre. Le Crif s’est tiré une balle dans le pied, on a même dû réimprimer ! Merci le Crif ! J’ai placardé la lettre sur mon mur, je vais l’encadrer un jour.

Vous faites souvent beaucoup d’humour, et on dit peut-être naïvement que les Libanais ont tendance à rigoler du malheur, mais on retrouve moins de dérision dans ce livre-ci.

C’est vrai qu’au Liban on a cette tendance à rire plutôt qu’à pleurer, et à tourner en dérision des choses horribles. Je le fais souvent dans mon travail, et je l’avais beaucoup fait dans Beyrouth, juillet-août 2006. Mais là, pour la première fois, ils (les Israéliens, NDLR) ont réussi à me faire perdre mon sens de l’humour. Peut-être qu’il reste du sarcasme ici et là, mais ce ne sont plus les plaisanteries d’avant, parce que l’horreur est trop énorme. Il y a aussi le fait que cette fois-ci, je ne suis pas moi-même sous les bombes. C’est une autre position. Je ne peux pas rire du malheur des autres.

Vous êtes aussi musicien, avec une grande pratique de l’improvisation… Arrivez-vous encore à créer malgré ce contexte ?

Oui, et ça me rend fou ! C’est le cas avec la musique comme avec les dessins : quand je n’arrive plus à dessiner, je suis déprimé, je me sens faillir à une sorte de devoir sacré. Et quand je fais un dessin et que j’en suis content parce que je le juge réussi, je m’en veux de tirer une satisfaction pareille. Donc je suis déprimé à tous les coups. C’est pareil avec tout, même le fait de me réveiller le matin et pouvoir lire un livre. Réussir à me détacher de ce qu’il se passe à Gaza, ça me déprime ; et voir ce qu’il s’y passe, ça me déprime aussi. Je crois que c’est notre cas à tous. Nous ne sommes pas préparés à continuer à vivre en sachant que cela se passe tous les jours. Faire des dessins m’aide à avoir bonne conscience, à savoir que je fais quelque chose. Parfois, je me dis que ça ne sert à rien mais non, il faut continuer à témoigner, il faut continuer à dire tous les jours et sur toutes les plateformes possibles qu’on n’est pas d’accord. J’ai d’ailleurs un dessin dans le livre qui dit : « Quand on ne peut pas changer le présent, il faut en informer le futur ! »

*La soirée d’ouverture proposera une lecture-performance de Mazen Kerbaj, suivie d’une conversation publique avec Ahmad Gharbieh. Un stand sera également dédié à la vente de livres, affiches et autocollants. Tous les bénéfices seront reversés au Ghassan Abu Sittah Children's Fund, en soutien aux enfants affectés par les conflits.

Le 9 juillet à 18h30*, aura lieu au Beirut Art Center (BAC) le lancement du livre de Mazen Kerbaj Gaza in my phone (OR Books), paru en français sous le nom Gaza, est-ce que vous nous voyez vraiment ? (Actes Sud BD, février 2025). Il réunit des dessins réalisés par l’artiste libanais et postés sur les réseaux sociaux en réponse à l’actualité tragique, transformant les images brutes en pièces à réflexions à même d’être vues et discutées. L’artiste libanais présente au BAC la quasi-totalité des dessins réalisés entre le 7 octobre 2023 et le 15 janvier 2025, dans un accrochage chronologique qui retrace, au fil du trait, la traversée d’un monde en crise. L’exposition restera visible jusqu’au 12 juillet.Comment est né ce projet ? En 2006, j’étais au Liban pendant la guerre israélienne. J’avais...
commentaires (5)

Faut il le rappeler? Toutes les guerres sont sales et partout où elles ont lieue elles touchent en premier les innocents et les populations qui n’ont rien demandé et surtout à qui on n’a pas demandé leur avis. Qu’on nous cite une seule guerre propre où les envahisseurs prennent le soins de ne pas tuer des civils. L’Ouganda, ou des millions de morts ont eu lieux sans que personne ne parle alors qu’elle a fait de82 à2000, Plus de 3 millionsde morts, l’Iran, l’Iraq 400.000 morts, la guerre Russie Ukraine 100.000 morts par an et ça n’est pas fini. Pour les non concernés ça reste des chiffres et on

Sissi zayyat

19 h 35, le 10 juillet 2025

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Commentaires (5)

  • Faut il le rappeler? Toutes les guerres sont sales et partout où elles ont lieue elles touchent en premier les innocents et les populations qui n’ont rien demandé et surtout à qui on n’a pas demandé leur avis. Qu’on nous cite une seule guerre propre où les envahisseurs prennent le soins de ne pas tuer des civils. L’Ouganda, ou des millions de morts ont eu lieux sans que personne ne parle alors qu’elle a fait de82 à2000, Plus de 3 millionsde morts, l’Iran, l’Iraq 400.000 morts, la guerre Russie Ukraine 100.000 morts par an et ça n’est pas fini. Pour les non concernés ça reste des chiffres et on

    Sissi zayyat

    19 h 35, le 10 juillet 2025

  • Le CRIF est une organisation sioniste qui devrait être interdite en France, du moins boycottée. On est même en droit de se demander si ce n'est pas elle qui commande en France, qui dicte ce qui est bien, bon et beau de ce qui ne l'est pas. Le CRIF c'est "La France juive" dénoncée depuis longtemps par de très nombreux Grands Francais courageux et lucides. Le CRIF est parvenu même à prendre en otage tous les israélites de France, souvent malgré eux. Le CRIF dicte même aux Évêques de France l'interprétation du dogme de l'Eglise. Le CRIF est partout.

    Nicolas ZAHAR

    00 h 31, le 10 juillet 2025

  • Je suis pleine d'admiration ayant la Galerie Tanit à Munich nous souffrons de ce terrible malentendu entre antisémitisme et antisionisme. Nan Goldin , photographe juive de renon,l'a bien dit à Berlin avant l'ouvertre de son exposition au Musée.

    Naila Kettaneh-kunigk

    22 h 27, le 09 juillet 2025

  • Heureusement que cet artiste existe. Qu’il sait si bien lever couche après couche les contextes qui s’entrechoquent à l’heure où les culpabilités sont plus précieuses qu’un génocide au vue de tous et chacun.

    Ariane Brunet

    20 h 37, le 08 juillet 2025

  • Rien que lire cet article me donne envie de pleurer. Comme je le comprends Mazen, de bon matin écouter les mêmes messages cruels sur Gaza depuis presque deux ans est insupportable ??

    Khoury-Haddad Viviane

    08 h 51, le 08 juillet 2025

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