Pierre Audi, directeur du festival d’art lyrique d'Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), le 24 mai 2019. Joël Saget/AFP
Il rêvait d’un opéra sans murs, d’un théâtre traversé par les voix du monde et les silences du cœur. Pierre Audi n’a pas seulement dirigé des institutions majeures : il a déplacé les lignes, bousculé les formes, et surtout donné à la scène un souffle nouveau, à la fois intime et universel. Retour sur le parcours incandescent d’un homme qui a fait de l’exil un langage et de l’opéra une promesse d’avenir.
Le monde de l’opéra a perdu l’une de ses figures les plus singulières. Pierre Audi, metteur en scène libano-britannique, directeur du festival d’Aix-en-Provence et ancien patron de l’Opéra national des Pays-Bas, s’est éteint subitement à l’âge de 67 ans. Sa disparition laisse orpheline une planète lyrique qu’il n’a cessé d’enrichir par sa liberté, son audace et sa démarche sans compromis.
Foyer intello, cosmopolite et cultivé
Né à Beyrouth en 1957, fils du banquier Raymond Audi et d’Andrée Fattal, Pierre Audi grandit dans un foyer intellectuel, cosmopolite et cultivé. Dès l’enfance, il est fasciné par les arts, et en particulier par la musique. Sa fréquentation assidue des festivals de Baalbeck dans les années 1960, où il découvre le pouvoir de la scène, façonne son imaginaire de jeune artiste. Il raconte avoir assisté à un récital d’Oum Kalsoum qui l’a bouleversé : « Elle chantait des airs qui duraient une heure, improvisait sur un mot pendant vingt minutes… Elle avait une dignité légendaire sur scène. C’est là que mon amour pour l’opéra est né. »
À quinze ans, il organise de petits spectacles sur le balcon de ses parents, dirigeant avec assurance sa sœur Sherine, son frère Paul, ainsi que Zeina et Yasmine Saleh. « Nous avions 12 ans, lui en avait 15. Il avait tout écrit, tout pensé. Nous étions ses premiers « cobayes », se souvient Zeina Saleh Kayali. Quand il est devenu l’artiste immense et adulé qu’il a été, ce souvenir nous est revenu avec fierté. » Ce goût précoce pour la mise en scène s’épanouit pleinement lorsqu’il quitte le Liban pour l’Angleterre. À Oxford, il étudie l’histoire, mais c’est à Londres qu’il fonde en 1979 l’Almeida Theatre, dans une ancienne salle poussiéreuse du quartier d’Islington. Il y fait émerger un lieu hybride, accueillant aussi bien les musiciens minimalistes que les artistes visuels expérimentaux. Pierre Audi se forge alors une signature : une scène ouverte, indisciplinée, où l’esthétique est toujours au service d’une éthique du geste.
Nommé en 1988 à la tête de l’Opéra d’Amsterdam, il transforme cette maison en une référence mondiale. Sous sa direction, l’audace rencontre l’exigence : Simon Rattle, Pierre Boulez, Riccardo Chailly, Christophe Rousset y dirigent les plus grands répertoires. Audi ressuscite les œuvres baroques oubliées, monte une tétralogie de Wagner saluée comme une révélation, s’attaque à Debussy, Henze, Rihm, Haendel avec la même intensité. Il ne cherche pas à moderniser à tout prix : il cherche à révéler. « Ce qui m’intéresse le plus, c’est ce que je ne connais pas », affirmait-il.
Depuis 2018, à la tête du festival d’Aix-en-Provence, il poursuivait cette quête de renouvellement. Il rêvait d’un opéra méditerranéen, ouvert à la jeunesse, aux hybridations, à de nouvelles écritures. En 2021, il met en scène L’Apocalypse arabe du compositeur Samir Odeh-Tamimi. Il préparait une nouvelle Tosca pour l’Opéra de Paris prévue fin 2025.
Mais au-delà de l’artiste, c’est une personnalité profondément attachante qui s’en va. Discret, élégant, curieux de tout, il était aussi doté d’un humour fin. Zeina Saleh Kayali rapporte cette anecdote savoureuse : « Un jour à Londres, alors que ma sœur Yasmine lui disait ne pas pouvoir se passer du Liban et devoir y retourner deux fois par an, il lui avait répondu avec un sourire : « Tu baignes dans les plats à l’huile. » »
Dans un entretien avec Radio France en 2022, Pierre Audi confiait : « Au lycée de Beyrouth, j’avais invité Etel Adnan à lire son poème devant ma classe. C’est mon premier geste de programmation ! Le soleil dont parle Etel Adnan, c’est le soleil du Moyen-Orient, complexe, témoin de nombreux événements, encore d’actualité aujourd’hui… »
Apprenant la nouvelle de sa disparition, le ministre de la Culture, Ghassan Salamé, a salué avec émotion la mémoire de Pierre Audi. « Directeur de l’Opéra d’Amsterdam puis du festival d’Aix, Pierre Audi n’est plus. Ses créations ont bouleversé les codes de la mise en scène et de la réalisation. » Hommage sobre à un homme d’art au rayonnement international, cet éloge rappelle l’impact de l’artiste sur le monde lyrique. « C’est une immense perte, pour ses concitoyens libanais et pour ses millions d’admirateurs », a souligné Ghassan Salamé. Avant de conclure : « Ma pensée va d’abord à sa famille et à ses proches. »
« Une immense perte pour le Liban et pour le monde »
« Je suis très attristée par la nouvelle. C’est une immense perte, pour sa famille, pour le Liban, pour le monde », confie Laura Lahoud, visiblement émue. La ministre du Tourisme et vice-présidente du festival al-Bustan se souvient avec émotion des rencontres qu’elle a eues avec lui, notamment lors de leur dernier échange au festival d’Aix. « J’étais très fière de ce qu’il avait accompli pour la musique dans le monde. Il a énormément contribué à l’image du Liban à l’étranger. »
Dans le monde culturel, il était une figure respectée, admirée pour son audace, sa curiosité, sa capacité à innover. « Là où il travaillait, il introduisait des idées nouvelles, portait des programmations d’une grande exigence artistique. Il savait découvrir des talents, il osait. » Très attaché au festival al-Bustan, dont il suivait attentivement la programmation, il avait confié à Laura Lahoud : « Tu es une perle, tu fais déjà tellement pour ton pays. » Lorsqu’elle fut nommée au gouvernement, il lui envoya un message empreint d’encouragement : « Quelle merveilleuse nouvelle, quel courage d’accepter ce poste. »
Quant à sa relation avec le Liban, Laura Lahoud y voit celle d’un membre de la diaspora animé d’un amour intact, mais éloigné par le désenchantement. « Le nouveau gouvernement lui avait redonné un peu d’espoir, comme à beaucoup. Il faisait partie de ces exilés qui, malgré la distance, n’ont jamais cessé d’aimer leur pays. »
« Il avait l’exil en partage et l’opéra pour horizon »
Le président de l’Institut du monde arabe à Paris, Jack Lang, n’a pas tardé à réagir à la disparition de Pierre Audi. L’ancien ministre français de la Culture a salué en lui « un homme de l’exil et de l’audace », une figure majeure du théâtre et de l’art lyrique.
« Né à Beyrouth, il portait en lui l’âme étincelante du Liban, la mémoire turbulente des cultures et des terres traversées », confie Jack Lang. De Londres à Amsterdam, puis à Aix-en-Provence où il dirigeait le festival d’art lyrique depuis 2019, Pierre Audi aura transformé chaque scène en un espace de métamorphose. « Sous sa magistrale impulsion, Aix est devenu un creuset de créations audacieuses, ouvert aux grandes voix du monde et aux écritures scéniques les plus novatrices. »
Bâtisseur, esthète, homme de fidélité et de vision, il aura su imposer un art du souffle long, lumineux et exigeant. « Discuter avec lui était toujours un pur bonheur. Homme de dialogue, amoureux du théâtre total, il laisse une empreinte indélébile, faite de beauté, d’exigence et de liberté », poursuit Jack Lang.
Pierre Audi, autodidacte assumé, avait coutume de dire : « Être autodidacte m’a offert une liberté : celle de ne jamais m’enfermer dans un style. » Jusqu’à la fin, il se projetait vers l’avenir, convaincu que la transmission était la clef du futur. « Jetez-vous à l’eau. L’opéra est sans doute le plus libre des arts de la scène. »
Libre, curieux, inclassable, Pierre Audi laisse une œuvre vivante. Il laisse aussi une injonction douce et ferme à celles et ceux qui suivront : oser. Oser écouter, inventer, décloisonner. Le rideau est tombé, mais la scène, elle, continue de respirer son souffle.



Se faire adulé par un Jack Lang c'est comme être discrédité
16 h 19, le 09 mai 2025