Un convoi militaire russe se dirigeant vers la base aérienne de Hmeimim dans la région côtière de Lattaquié en Syrie, le 14 décembre 2024. Umit Bektas/Photo d'archives Reuters
Israël fait pression sur les États-Unis pour que la Syrie reste faible et décentralisée, notamment en permettant à la Russie d'y conserver ses bases militaires afin de contrer l'influence croissante de la Turquie dans le pays, ont affirmé quatre sources au fait de ces efforts à Reuters.
Les liens souvent tendus entre la Turquie et Israël ont été mis à rude épreuve pendant la guerre de Gaza. Les responsables israéliens ont fait savoir à Washington que les nouveaux dirigeants islamistes de la Syrie, qui sont soutenus par Ankara, constituent une menace pour les frontières d'Israël, soulignent ces sources. Ce lobbying témoigne d'une campagne israélienne concertée visant à influencer la politique américaine à un moment critique pour la Syrie, alors que les islamistes qui ont chassé Bachar el-Assad tentent de stabiliser l'État fracturé et d'obtenir de Washington la levée des sanctions.
Israël a fait part de son point de vue à de hauts responsables américains au cours de plusieurs réunions à Washington en février et d'autres rencontres ultérieures en Israël avec des représentants du Congrès américain, selon trois sources américaines et une autre personne au courant des contacts. Les principaux points ont également été diffusés à certains hauts fonctionnaires américains dans un Livre blanc israélien, ajoutent deux des sources précitées. Toutes ces sources se sont exprimées sous le couvert de l'anonymat en raison des sensibilités diplomatiques.
« La grande crainte d'Israël est que la Turquie intervienne et protège ce nouvel ordre islamiste syrien, qui finira par devenir une base pour le Hamas et d'autres militants », estime Aron Lund, membre du groupe de réflexion Century International. Le département d'État et le Conseil national de sécurité des États-Unis n'ont pas donné suite aux questions de Reuters. Le bureau du Premier ministre israélien et les ministères des Affaires étrangères de la Syrie et de la Turquie n'ont pas répondu dans l’immédiat aux sollicitations de commentaires. Il n'est pas certain dans quelle mesure l'administration du président américain Donald Trump envisage d'adopter les propositions d'Israël. Il a jusqu'à présent peu parlé de la Syrie, laissant planer l'incertitude à la fois sur l'avenir des sanctions et sur le maintien des forces américaines déployées dans le Nord-Est. M. Lund précise que l’État hébreu a de bonnes chances d'influencer la politique des États-Unis, décrivant la nouvelle administration comme férocement pro-israélienne. « La Syrie est à peine sur le radar de M. Trump. Ce n'est pas une priorité, et il y a un vide politique à combler », poursuit-il.
Les attaques israéliennes
Israël exprime publiquement sa méfiance à l'égard de Hay’at Tahrir el-Cham (HTC), la faction islamiste qui a mené la campagne ayant renversé Assad et qui est issue d'un groupe affilié à el-Qaëda jusqu'à ce qu'il coupe les liens en 2016. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu avait affirmé dimanche qu'Israël ne tolérerait pas la présence dans le sud de la Syrie de HTC, ou de toute autre force affiliée aux nouveaux dirigeants, et exigé que le territoire au sud de Damas soit démilitarisé.
À la suite de l'éviction de Bachar el-Assad, Israël avait mené des frappes aériennes de grande ampleur sur des bases militaires syriennes et déplacé des forces dans une zone démilitarisée du Golan, sous le contrôle de l'ONU. En début de semaine, l’État hébreu a frappé des sites militaires au sud de la capitale. Aujourd'hui, il serait profondément préoccupé par le rôle de la Turquie en tant qu'allié proche des nouveaux dirigeants syriens, analysent trois sources américaines, décryptant les messages exprimés par les responsables israéliens.
Le président turc Recep Tayyip Erdogan, qui dirige le parti AKP, avait déclaré l'année dernière que les pays musulmans devraient former une alliance contre ce qu'il a appelé « la menace croissante de l'expansionnisme » d'Israël. Au début du mois, le ministre israélien des Affaires étrangères, Gideon Saar, avait fait savoir que Tel-Aviv craignait que la Turquie ne soutienne les efforts de l'Iran pour réarmer le Hezbollah et que les groupes islamistes en Syrie ne créent un nouveau front contre Israël. La Turquie a exprimé le souhait pour sa part que la Syrie devienne stable et ne constitue pas une menace pour ses voisins. Elle a estimé à plusieurs reprises que les actions d'Israël dans le sud de la Syrie s'inscrivaient dans le cadre de sa politique expansionniste et envahissante, une indication qu'il ne souhaitait pas la paix dans la région.
Pour contenir la Turquie, les responsables israéliens cherchent à persuader les responsables américains que la Russie devrait conserver sa base navale méditerranéenne dans la province syrienne de Tartous et sa base aérienne de Hmeimim dans la province de Lattaquié, poursuit-on de mêmes sources. Lorsqu'ils ont évoqué la présence continue de la Russie sous un jour favorable au cours d'une réunion avec des responsables américains, certains participants ont été surpris, arguant que la Turquie – un pays membre de l'OTAN – serait un meilleur garant de la sécurité d'Israël. Les responsables israéliens ont alors insisté sur le fait que ce n'était pas le cas. Les nouveaux dirigeants syriens ont ouvert des discussions avec la Russie sur le sort de ses bases militaires.
Une menace sérieuse
Le gouvernement syrien dirigé par des groupes islamistes a cherché à rassurer les États occidentaux et arabes sur ses intentions, en promettant une Syrie inclusive et en cherchant à rétablir les liens diplomatiques avec les gouvernements qui boycottaient Bachar el-Assad. En décembre, le président intérimaire Ahmad el-Chareh avait dit à un groupe de journalistes étrangers que Damas ne souhaitait pas de conflit avec Israël ou d'autres pays.
Des responsables israéliens se sont néanmoins dit inquiets, dans leurs conversations avec les Américains, que le nouveau gouvernement pourrait constituer une menace sérieuse et que les nouvelles forces armées syriennes pourraient un jour lancer une attaque, soulignent les sources précitées. M. Assad avait maintenu le calme à la frontière avec le plateau du Golan occupé par Israël pendant de nombreuses années malgré son alliance avec l'Iran, ennemi juré d'Israël, qui jouait un rôle dominant en Syrie.
Selon deux sources, dans les dernières semaines du mandat du président américain Joe Biden, son administration avait envisagé d'offrir un allègement des sanctions aux nouveaux dirigeants syriens en échange de la fermeture des deux bases militaires russes. Deux anciens fonctionnaires américains de l'administration Biden n'ont pas répondu dans l’immédiat aux demandes de commentaires. Toujours selon les mêmes sources, l'administration démocrate n'avait pas réussi à conclure un accord avant l'entrée en fonction de M. Trump le 20 janvier. Elles s'attendent à ce que le nouveau président américain, qui s'est rapproché du président russe Vladimir Poutine, soit plus ouvert au maintien de la Russie.
Le lobbying d'Israël pour maintenir la Syrie dans un état de faiblesse met en évidence une approche radicalement différente de celle d'autres États alliés des États-Unis dans la région, notamment l'Arabie saoudite, qui a annoncé le mois dernier qu'elle discutait avec Washington et Bruxelles pour les encourager à lever les sanctions occidentales contre la Syrie. Une source au sein du parti AKP d'Erdogan a déclaré qu'Ankara avait accueilli le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov mardi, en partie pour se prémunir contre l'incertitude de la nouvelle politique américaine en Syrie, et pour contrebalancer toute mesure israélienne dans ce pays – y compris avec les États-Unis – qui menacerait les intérêts turcs.
Cet article est une traduction d'une information diffusée par Reuters en anglais.




