Marie-Pierre Pruvot, dite Bambi, dans les années 1970. Photo DR
Il est près de minuit quand elle fait son apparition sur le plateau. La silhouette fine, le regard vert émeraude et les bouclettes bien blondes, une femme en blazer gris surprend l’assistance par son aisance face aux caméras la mitraillant. En ce soir du 28 janvier 2008, elle se voit présentée comme une retraitée de l’éducation nationale par Mireille Dumas au milieu d’un étrange mélange de sulfureux convives pour un énième numéro de Vie privée, vie publique.
Au même moment devant son petit écran, une mère de famille insomniaque passe d’une chaîne à une autre après avoir enfin réussi à coucher ses enfants. Âgée d’une trentaine d’années, Lila tombe donc par hasard sur la célèbre émission-confession de France 3 quand elle redécouvre le visage de Marie-Pierre Pruvot, sa professeure de français perdue de vue. Celle qui l’a tant marquée par sa douceur, tant aidée quand elle se sentait humiliée.
Cette scène, l’ancienne élève d’un lycée difficile la raconte en 2021 dans Ça commence aujourd’hui, un programme du même genre diffusé les après-midis sur France 2. « Je me dis que ce n’est pas possible, que fait Madame Pruvot dans ma télé ? », s’interroge Lila aux côtés d’une Faustine Bollaert tout aussi intriguée. « C’est en l’écoutant ce jour-là que j’ai découvert que Marie-Pierre est en réalité née Jean-Pierre »...
Submergée dans le féminin
Née 85 ans plus tôt, Marie-Pierre - qui autorise aux médias l’utilisation de son deadname, son nom masculin donné à la naissance, pour des fins journalistiques - et sa timidité quasi maladive évoluent en Kabylie dans une dynastie où les drames ne se discutent qu’à voix basse. « J’ai perdu ma grand-mère, mon père et ma sœur à l’âge de dix ans », relate-t-elle aujourd’hui à L’Orient-Le Jour.
Bambi se produit sur scène en 1956 à Juan-les-Pins. Photo DR
Élevée par des femmes dans ce nord algérien qu’elle pensait « être la France », le petit garçon né dans le mauvais corps grandit en admirant les maniérismes des figures féminines de son village, leurs coups de peigne sur les balcons fleuris comme leurs coups de sang dans les allées bétonnés. « Ces dames m’ont appris à tricoter avant de savoir lire et écrire », explique Pruvot en étayant longuement ses « séances de prières ». Car dès l’adolescence, cette dernière se retire dans la solitude de la foi, « espérant un miracle », dit-elle, « celui de me réveiller en fille un jour, comme ça, par magie ou par la force du Saint-Esprit, peu importe. »
Ses croix chevillées au corps, c’est par hasard, un soir en rentrant chez son oncle à Alger - où elle s’est inscrite en terminale -, qu’elle découvre le Casino de la corniche avec en tête d’affiche, une certaine Coccinelle. En tournée au pays des Casbahs avec la distribution du Carrousel, un célèbre cabaret parigot où se retrouvent Bourvil, Juliette Gréco et « les plus beaux travestis du monde », la meneuse de revue transgenre devient rapidement pour le Jean-Pierre d’alors une source d’inspiration et une raison d’espérer, de manière réaliste cette fois.
Les nuages artificiels faits de paillettes et de plumes d'autruche dissipés, la star du 8e arrondissement fait aussi tourner les têtes dans les rues d’Alger avec ses faux-airs de Marilyn, donnant à l’étudiant démangé par ses formes une raison de déménager à Paris, où l’atmosphère d’après-guerre fait sauter les digues coincées des beaux-quartiers. « Les bobards racontés à ma mère et mon culot d’adolescente m’ont permis de prendre un avion pour la grande vie », expose celle qui devient officiellement Marie-Pierre à l’état civil - après des allers-retours entre la France et l’Algérie, de lourds dossiers précisant sa situation et des non-dits dévoilés à une matriarche désemparée mise sous le fait accompli. « Elle ne comprenait pas, je lui disais que moi non plus. Je n’étais sûr que d’être une femme, d’en avoir toujours été une. Et à moi la capitale »...
Double vie
À 18 ans, libérée de son apparence et de son prénom de garçon, la jeune ambitieuse fait ses débuts sur les planches de Madame Arthur, un autre haut-lieu des soirées divertissantes mêlant strass et comédie. À ce moment, la télévision n’a pas encore conquis les foyers. Pour s’amuser, la clientèle populaire vient s’esclaffer jusqu’aux aurores avec les premières artistes drag qui font de Montmartre un quartier à scandales, snobé par les intellectuels de gauche, critiqué par la presse de droite.
Dans les loges de Madame Arthur, Bambi (assise) a le statut de vedette des nuits. Photo DR
Loin des trémousses de ses camarades quadragénaires en fin de parcours, Marie-Pierre, qui adopte le nom de scène de Bambi, préfère se distancer des performances qu’elle juge d’abord « carnavalesques », et revisite le répertoire de Charles Trenet avec au piano, Joseph Ginsburg, père de Serge Gainsbourg. « Il n’y avait pas plus renfermée que moi. Je tremblais comme une feuille surtout au vu du traitement que l’on pouvait avoir à l’extérieur », lance la performeuse. En 1953, la confusion est profonde entre homosexualité et transidentité, un terme qui n’existe pas encore. « Pour tous ceux qui ne nous connaissaient pas, nous n’étions que des travelos », poursuit Bambi en exposant le champ lexical dégradant employé pour interpeller ses consœurs à la ville. « Finalement à cette époque, seuls les célébrités ont su s'adapter, seules les étoiles du show-business nous ont admirer sans rire », révèle la vedette des clubs guettés par la police.
Marlene Dietrich, Joséphine Baker, Jean Marais, tous des réguliers des fantasques spectacles du Carrousel et de Madame Arthur, viennent en effet applaudir la désormais vingtenaire auréolée d’une chevelure blanche. Captivante pour les passants d’une nuit, désirable pour les cinéastes en pleine ascension, le petit faon blessé devenu déesse des noctambules séduit sans pour autant le vouloir.
Avec Capucine, sa bonne amie et colocataire, elles font de leurs corps un champ d’expérimentation guidés par le bouche à oreille de leurs cercles d’intimes et testent différentes hormones féminines sans ordonnance pour souligner davantage leurs silhouettes sculptées. Au Maroc, Coccinelle se fait opérer en 1958 pour « clôre sa transition de genre » et se montre, quelques semaines plus tard, ravie du résultat sur les terrasses des bistrots où le champagne bon marché lui est offert. « J'ai longuement hésité avant de sauter le pas moi aussi et de consulter un gynécologue à Casablanca », confie Bambi, qui assiste à l'émergence de la solidarité queer et du militantisme trans à New York avec les émeutes de Stonewall « alors qu’en France, c'est Mai 68 qui réveille les consciences ».
Redevenue simplement Marie-France Pruvot, enseignante à Cherbourg à la toute fin des seventies. Photo DR
L'effervescence étudiante la fascine, la pousse à passer son baccalauréat à 33 ans, puis à rejoindre les rangs de la Sorbonne. « La peur de vieillir a été l’élément déclencheur pour reprendre mes études. Me retrouver à plus de quarante ans en train de me trémousser en mode strip-tease n’était pas envisageable », narre-t-elle malgré la poursuite de ses aventures nocturnes jusqu’à l’obtention de son diplôme, sans jamais révéler son identité à ses camarades d’université. Avant de redevenir Marie-Pierre, Bambi se produit une dernière fois en août 1974 puis rejoint son affectation de professeure dans un établissement scolaire de Cherbourg. « Pour moi, le rideau s’est baissé sans regret ».
La révélation
Pour l’ex-vedette du music-hall, la peur d’être reconnue dans son nouvel environnement professionnel est permanente, parfois asphyxiante. Les perruques et robes longues suspendues au placard, Madame Pruvot transmet son amour de Proust en bandana et tenues hippie, et cherche à « renouer avec une forme de normalité », lâche-t-elle en évoquant brièvement les deux hommes qui ont imprégné sa vie sentimentale pendant plus d’une décennie chacun. « J’ai pris toutes les précautions pour ne pas tomber sur des personnes qui auraient pu croiser mon chemin pré-1978. C’était plus compliqué quand j’ai regagné l’Île-de-France au moment où l’épidémie du sida faisait des ravages », formule-t-elle du bout de ses lèvres dessinées en cœur.
Les décès soudains de proches séropositifs, les années qui défilent vite, trop vite, invitent Marie-Pierre à reprendre sa plume. Ses douces névroses d’ancienne interprète, son incompréhension de l’époque et ses souvenirs scintillants font l’objet de neuf livres, tous publiés après sa retraite entamée en 2001. « Je voulais m’éloigner de ma profession d’enseignante avant de dévoiler les dessous de ma carrière dans les cabarets. Partir ou me faire virer aurait été la pire épreuve de mon existence », admet Bambi, habituée des matinales de radio lui consacrant des rubriques entières. « Depuis ma médiatisation, je n’ai reçu que des messages enthousiastes de mes anciens collègues et élèves », confesse la presque nonagénaire, inconsciente de la portée de son discours inclusif bien qu’hyperconnectée à l’actualité et ses travers.
Bambi reçoit en 2014 les insignes de Chevalier dans l'ordre national des mains de l'ancienne ministre Roselyne Bachelot. Photo DR
Saluée pour ses engagements par la communauté LGBTQ+, la pionnière toujours aussi blonde, star de nombreux documentaires éponymes, aura bientôt droit à son biopic réalisé par Hugo Bardin - alias Paloma, première gagnante de Drag Race France. « Je ne sais pas si j’ai ouvert autant de portes qu’on me le dit », répète Bambi, émue. « Mais j’aurais au moins vécu comme je voulais, comme une âme libre. Une femme libre ».



Très bel article. Il en faut plus.
16 h 53, le 28 février 2025