Il est des êtres d’exception dont la disparition nous laisse orphelins à double titre, personnel et professionnel. L’excellence, la pédagogie, le dévouement et la bienveillance du professeur Antoine Ghossain suscitent l’admiration de tous ceux qui l’ont côtoyé. Et ceux qui, comme moi, ont connu la guerre qui déchira le Liban de 1975 à 1990 n’oublieront jamais le courage dont il fit preuve pour continuer de soigner en des circonstances tragiques et particulièrement difficiles, ni l’humanité qui l’habita et le caractérisa toujours. C’était sa façon de résister et d’œuvrer pour son pays.
Au moment de lui dire adieu, me reviennent en mémoire deux souvenirs qui ont marqué le jeune étudiant en médecine que j’étais et l’homme que je suis devenu. À l’époque, je devais être étudiant en 3e année de médecine, en parallèle de mes activités au sein de la résistance libanaise. Ce jour-là, je me trouvais au « majlis », le quartier général des Forces libanaises. Par mégarde, un milicien tira un coup de feu, blessant grièvement un garde du corps de Bachir. Je me précipitai vers lui. Il saignait abondamment au niveau du pli de l’aine. Je comprimai fortement la plaie qui saignait à flots, me mettant presque debout au-dessus de lui. Subitement, le sang s’arrêta, ce qui nous permit de conduire le malheureux aux urgences de
l’Hôtel-Dieu.
Le professeur Ghossain, qui était responsable du département de chirurgie, arriva, entouré d’un groupe d’étudiants qui étaient plus âgés que moi. Il demanda de quoi souffrait le patient. Je lui répondis qu’un coup de feu était parti et l’avait atteint. Sans savoir que j’étais moi-même étudiant en médecine, il commenta : « C’est étrange, la blessure est sur le trajet de l’artère iliaque, pourtant il n’y a pas de sang. Mais un phénomène se produit parfois : quand l’artère et la veine sont toutes les deux sectionnées, il peut arriver que l’artère rentre dans la veine et au lieu de sortir, le sang revient dans le corps, ce qui peut contribuer à les sauver. Lorsque c’est le cas, on entend généralement un souffle qui confirme l’existence de cette fistule artérioveineuse. »
Le professeur prit alors son stéthoscope, le positionna à côté de la plaie et entendit effectivement le souffle. Il me regarda et me lança : « Eh bien ! jeune homme, vous avez sauvé ce garçon ! » Je venais de recevoir tout à la fois un cours magistral et un encouragement qui m’alla droit au cœur.
Dans le second souvenir, quelques années après, Antoine Ghossain fut, en quelque sorte, non plus mon patron, mais mon patient.
Durant mon internat à l’hôpital Saint-Joseph, le professeur Ernest Hélou, chef du département de chirurgie et grand ami d’Antoine Ghossain, m’annonça un matin : « Demain, nous allons opérer Antoine d’une hernie, je veux que tu sois présent. » Après avoir suivi l’intervention au bloc, je fus chargé de prendre soin de « mon patron » durant la période postopératoire, ce que je vécus comme un honneur et un privilège. Cela me donna l’occasion de lui manifester l’affection et l’admiration que je lui portais.
Cher Antoine, repose en paix et dans la certitude que nous allons veiller sur ce Liban que tu as tant adoré.
Fouad ABOU NADER


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