Aline Kamakian et son équipe à l’œuvre pour nourrir 3 000 personnes. Photo C.H.
Elle est toujours présente, dans toutes les situations, dans toutes les urgences. En Arménie, au Liban, à la suite des tremblements de terre ou des guerres sans nom, Aline Kamakian réagit au quart de tour et en toute transparence. Hyperactive, mais pour une cause, sa cause aujourd’hui est celle de toutes ces personnes abandonnées à leur misère par des politiciens indifférents et un État aux abonnés absents. Des familles entières qui ont besoin, outre de trouver un foyer, de se nourrir, de nourrir leurs parents et leurs enfants.
Peu importe le discours et la réalité politiques, « très peu pour moi, dit-elle, moi je cherche à aider les gens qui sont otages des politiciens… Ce qui compte aujourd’hui, c’est d’aider et d’être efficace au maximum ». Elle a commencé il y a un an à assurer des repas aux habitants du Liban-Sud, avant que la guerre ne rattrape le pays tout entier, entraînant des désastres humanitaires incalculables.
Il est 11 heures, et ce matin, comme tous les matins, une équipe de bénévoles se charge de préparer des repas et de remplir des cartons. Le restaurant Mayrig, toujours fonctionnel, se met pour quelques heures au service de cette action. C’est Ramy Nehmé, « normalement » directeur commercial, aujourd’hui responsable sur le terrain, qui se charge lui-même de distribuer les boîtes dans chaque région, même celles à risques. C’est également lui qui, avec Aline, est responsable de l’évaluation des besoins et des risques et de superviser l’ensemble du travail avec les différentes ONG avec lesquelles il travaille. « À travers 22 cuisines, nous livrons à Beyrouth, Aramoun, Bchamoun, dans le Chouf, à Ersal, Ehden, au Mont-Liban, à Jbeil, Saïda, Jounieh et Lassa », précise-t-il avant, justement, de partir « en mission », la camionnette chargée de petits sourires à venir.
Aline Kamakian et Ramy Nehmé, un duo complémentaire.Photo DR.
Un programme alimentaire sur une semaine
« Mon principal interlocuteur est la World Central Kitchen (WCK) avec qui j’avais déjà travaillé après la double explosion au port en 2020, puis en Arménie », explique Aline Kamakian qui avait elle-même créé alors une ONG baptisée SawaBlessed. WCK, qui au départ se chargeait principalement de catastrophes naturelles, a dû s’adapter au gré des guerres, notamment l’Ukraine et Gaza. Elle y a même perdu à ce jour sept volontaires palestinien, britanniques, australien et polonais tués à la suite de raids israéliens qui les avaient directement visés le 1er avril.
Une organisation parfaite entre World Central Kitchen et SawaBlessed. Photo C.H.
« Au début, on fonctionnait grâce à des dons, aujourd’hui ce n’est plus possible. Les ONG nous donnent les moyens de travailler et de payer ces repas. » Consciente de la situation de misère, mais aussi de la crise économique qui a touché de plein fouet le secteur de la restauration, Aline Kamakian, qui prépare dans ses cuisines 3 000 repas par jour, a engagé quelques restaurateurs et traiteurs à le faire également. « Sans ça, ils fermeront. » Ainsi, après avoir monté un menu pour une semaine, de manière à proposer des repas équilibrés et variés, autant que possible, Buco, Caramel, Tawlet, Pick a Bite, 3 Brothers et Mayrig se chargent de concocter les plats au quotidien. Tarek Alameddine, chef et copropriétaire de Buco (pour Burgers and Cocktails), a trouvé dans ce projet, outre son aspect humanitaire, une manière de sauver son entreprise qui compte quelque 60 employés. Rentré au Liban depuis moins de deux ans, l’ancien sous-chef du fameux Noma, globe-trotteur qui a travaillé partout dans le monde, avait ouvert son restaurant à Saïfi le 9 décembre 2023. En dépit d’une situation économique déjà ralentie, « j’avais, dit-il, beaucoup de projets d’expansion. Nous avions déjà ouvert à Batroun, ponctuellement à Faqra, et ça marchait bien. Là, nous avons fermé boutique… ».
L’équipe de Buco autour du chef Tarek Alameddine qui assure 2 000 repas par jour. Photo DR
Contre l’idée de transformer son concept en delivery – « Buco est une expérience d’abord » –, il prépare aujourd’hui 2 000 repas par jour, avec l’envie de proposer quelque chose qui « ferait du bien ». Au menu, et en contact quotidien avec World Central Kitchen et SawaBlessed donc, il propose des burgers, des plats cuisinés avec de la viande ou du poulet ou encore des sandwiches de steak. « Cette action nous permet de garder le personnel que nous avons formé et qui nous a accompagnés dans nos hauts et nos bas. En attendant de reprendre des activités normales… » Et de rajouter : « Chaque personne peut aider à son niveau. Lorsque les Libanais arrivent à unir leurs forces, ils donnent un bel exemple du Liban de demain. »
S’adapter
« Chaque début de semaine, nous concoctons un menu général avec 4 repas protéinés, 3 végétariens, certains sont chauds, d’autres froids, en se disant que c’est peut-être leur seul repas de la journée, reprend la propriétaire de Mayrig et Batchig. Nous devons également prendre en compte les habitudes et les goûts des différentes communautés. Et surtout, il n’est pas question de jeter… » « Sur les 2 200 000 réfugiés, à ce jour, seuls 450 000 sont enregistrés. Certains sont chez des amis, ou dans leur maison, et ont également besoin d’aide. Ces informations manquent, les ONG et les secteurs publics y travaillent. L’État ? Oubliez… L’erreur est humaine, mais si on arrive à nourrir ces 450 000 personnes, c’est parfait. »
Pour une plus grande efficacité et rapidité, les abris et autres centres d’accueil sont divisés en codes car « les noms peuvent différer en arabe et en français… ». Il faut également prendre en compte « les voleurs, les arrogants, affiliés à certains partis politiques, les ingrats qui critiquent un repas pas assez chaud, brûlé, mais ce n’est pas grave, il ne faut pas généraliser, poursuit Aline Kamakian. Celui qui souffre vraiment de cette situation a trop d’orgueil et ne dit rien, ne demande rien… ».
Satisfaite même si pour elle, ce n’est jamais assez, Aline Kamakian confie : « J’ai une responsabilité envers 120 familles qui travaillent pour moi. Une responsabilité envers toutes ces personnes qui ont besoin d’être nourries. Mais je pense déjà à demain, j’essaie d’anticiper les problèmes, je fais des réserves, j’essaie d’avoir une vision géographique au cas où les autoroutes et autres routes sont attaquées. »
Sa priorité reste surtout de « donner de l’espoir avec un repas. Il nous faut éduquer les gens, mettre de côté les rancœurs et les rancunes anciennes et penser à l’humain ».



C'est cela le véritable héroïsme !
09 h 49, le 03 novembre 2024