Dans les toiles de Serene Ghandour, les mains, démesurées, occupent l’avant-plan. Avec l’aimable autorisation de l’artiste
« Mon Seigneur, je me tiens devant Ta porte, les mains tendues. Qui d’autre que Toi, mon refuge inébranlable, vers qui me tourner ? » À ces vers extraits d’un poème religieux chanté par le cheikh Naqshabandy, Serene Ghandour a emprunté le thème de sa seconde exposition en solo à la galerie Mission Art : « Je me tiens devant ta porte. » Elle n’était encore qu’étudiante à la faculté des beaux-arts de la LAU quand l’ont repérée Toufic el-Zein et Ghiath Machnok, deux passionnés d’arts du Moyen-Orient qui se sont donné pour mission de contribuer au soutien des talents prometteurs de la région, d’où le nom de leur espace d’exposition, « Mission Art ». Serene Ghandour révèle déjà dans ses peintures la puissance et la liberté qui sont aujourd’hui sa marque de fabrique. À peine diplômée – avec mention d’excellence –, elle prend un emploi alimentaire dont elle se détourne au début de la crise économique qui frappe le Liban en 2019. Elle appelle alors les deux galeristes et leur propose un projet d’exposition. Ce sera « Maintenant et à l’heure de notre mort », une première et puissante présentation solo, suivie d’une présence remarquée au 33e Salon d’automne du musée Sursock. Sa nouvelle exposition, dont le vernissage prévu le 17 septembre 2024 avait déjà été ajourné plusieurs fois, se donnera finalement sur rendez-vous, comme la plupart des expositions en cours à Beyrouth.
Dans les toiles de Serene Ghandour, les mains, démesurées, occupent l’avant-plan. Avec l’aimable autorisation de l’artiste
Distorsion du réel et poids des mains
Celle qui dit s’être découvert au cours de ses études une attirance pour les expressionnistes allemands, mais aussi l’art médiéval, se livre dès lors à l’exercice difficile de l’autoportrait. Dans le réel distordu qu’elle projette sur ses toiles, les mains occupent l’avant-plan, démesurées. « C’est que la main est une des parties les plus expressives du corps humain. En plus d’être un merveilleux outil de création, elle dit tout de nos états d’âme. Quand les mains sont désœuvrées, quand elles sont en mal de travail, quand on est dans une situation où l’on ne sait pas où les mettre, quoi en faire, elles deviennent un poids très lourd à porter. Les mains que je mets en avant servent aussi à amplifier la perspective », explique l’artiste.
L’hommage de Serene Ghandour à sa grand-mère Grace Hitti. Avec l’aimable autorisation de l’artiste
Un milieu d’artistes et de diversité religieuse
À même pas 30 ans, riche des enseignements d’artistes tels que Lee Fredericks, dont l’impact fut important dans son exploration du portrait, mais aussi de Bettina Khoury, Bassam Geitani, Shawki Youssef, Hannibal Srouji ou Zeina Miskaoui, professeure en histoire de l’art, qui ont cru en elle, Serene Ghandour a déjà une patte singulière. Née dans une famille d’artistes, un père musicien, une grand-mère, Grace Hitti, d’origine palestinienne, enseignante en design à la LAU durant 35 ans, elle a aussi baigné dans un environnement multiconfessionnel qui, dit-elle, l’a libérée des contraintes identitaires propres à la société libanaise tout en ajoutant de la confusion à sa conception de la religion et sa vision du monde. Celle qui vit son art comme un tête-à-tête avec la toile confie que « chaque coup de pinceau devient un moment de réflexion sur soi, de doute, de haine de soi, d’amour de soi et de résolution de problèmes, tissant une tapisserie d’émotions et d’expériences sur la toile ». Quant à sa recherche permanente autour de l’autoportrait, « c’est la façon la plus intime et sincère dont je puisse m’exprimer. Mes œuvres et mon art en général sont une réflexion sur la manière dont je ressens les choses plutôt que ce qui se passe à l’extérieur. Peindre mon histoire, c’est me montrer. M’accepter moi-même et mon apparence. La douleur… Qui n’est pas en douleur en ce moment ? Les expressions que j’utilise font partie de la narration et de l’histoire que je raconte ».
L’hommage de Serene Ghandour à sa grand-mère Grace Hitti. Avec l’aimable autorisation de l’artiste
Jésus dans les oranges
Plus que reconnaissante à sa famille pour son soutien inconditionnel « alors que dans d’autres milieux, les choix des enfants sont orientés vers des carrières plus lucratives, et en tout cas plus garanties », Serene prend conscience devant la toile de son énorme attachement à tous les siens. Sa grand-mère en particulier, qui a eu une influence considérable tant sur son développement que son processus créatif, et dont elle a redouté la mort jusqu’à ce qu’elle advienne. Grace Hitti, qui a irrigué la famille de sa culture palestinienne jusqu’à transmettre son accent, qui se parlait strictement entre soi, comme une langue secrète, a été pour Serene ce regard vigoureux et vigilant qui pousse au dépassement de soi. Son décès la veille du 7 octobre et du Déluge d’al-Aqsa a placé les toiles de l’artiste sous le signe du deuil et des interrogations sur la vie après la vie. « Je ne suis pas versée dans les religions, mais j’ai des notions superficielles, et en tout cas visuelles, de la relation à Dieu », dit Serene qui, dès lors, exprime son deuil à travers une réflexion sur la figure du Christ. Une grande toile représente Jésus sur la croix, entouré de branches d’oranger qui rappellent la Palestine. Il a plusieurs bras qui expriment à première vue sa transformation en arbre de vie. « On voit ses poings fermés, tant qu’ils sont cloués à la croix, s’ouvrir petit à petit, en trois mouvements, jusqu’à l’abandon à Dieu », détaille l’artiste.
Une toile de Serene Ghandour représentant « Jésus sur la croix », entouré de branches d’oranger qui rappellent la Palestine. Avec l’aimable autorisation de l’artiste
Le kitsch des sanctuaires
« Les roses bleues qui le surmontent ainsi que le cœur bleu dans sa poitrine rappellent le kitsch des ex-voto placés dans les sanctuaires », explique aussi celle qui abuse dans sa palette de pigments joyeux et « si gourmands » comme instruments de dérision ou comme révélateurs à rebours de la tristesse et de l’absence. L’œil contre le mauvais œil, les arums, les roses sont autant de grigris semés çà et là pour montrer la naïveté et parfois la superstition liées à la foi. Plusieurs toiles représentent des portraits de Grace, comme une manière de maintenir sa présence, même endormie, même assise et inerte. Portraits cruels dans leur représentation des ravages de l’âge, et tendres dans leur expression d’abandon et de vulnérabilité.
« Jésus à la keffieh », de Serene Ghandour. Avec l’aimable autorisation de l’artiste
La fatiha pour saint Charbel
La prière et le deuil, tous deux œcuméniques, font partie des thèmes majeurs de cette exposition dont il est impossible de sortir sans un serrement de cœur. Partout, l’islam et la chrétienté se mélangent. La fatiha est priée sous des représentations de la Vierge et des saints, dont saint Charbel. Les pieds nus des orants accroupis font l’objet de gros plans détachés et portent à eux seuls toute l’intensité de la dévotion. Des auréoles accompagnent les portraits de tous les proches que Serene tient en haute estime. Jésus porte un keffieh. Il est palestinien et martyr, et sa figure ainsi que celle de Marie résument pour l’artiste la douleur des mères amputées de leurs enfants et celle d’un peuple déterminé à mourir pour la justice et la vérité.


De l'art engagé et de belles couleurs
12 h 57, le 28 octobre 2024