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Culture - Exposition

En 1983, Brooke Shields visitait le USS New Jersey au large des côtes libanaises, selon Walid Raad

À travers Festival d’(in)gratitude qui signe le retour en solo de Walid Raad chez Sfeir-Semler à Beyrouth où il n’avait pas exposé depuis 2017, l’artiste ovni joue encore une fois, et avec brio, de la porosité entre le réel et l’imaginaire…

En 1983, Brooke Shields visitait le USS New Jersey au large des côtes libanaises, selon Walid Raad

Détail de l'œuvre « The loudest muttering is over » (2024/2024) de Walid Raad. Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de la galerie Sfeir-Semler Beyrouth/Hambourg

Aller couvrir une exposition de Walid Raad est à chaque fois comme s’aventurer en terre inconnue, comme parcourir un fil ténu qui sépare le vrai de l’imaginaire et en fait presque marcher sur des œufs en se demandant quoi croire et quoi prendre au second degré. Car c’est justement à ceux de cette frontière poreuse entre le réel et la fiction que l’artiste libanaise a bâti toute son œuvre. Il suffit d’ailleurs d’aller faire un tour sur son site web pour se demander si Walid Raad est un personnage qui existe ou s’il est plutôt le fruit de l’imagination d’un artiste fou. Sur la page relatant sa biographie se présente comme suit, avec les espaces blancs : « Walid Raad est un ______ et un ______ (______, ______). Les œuvres de Raad à ce jour incluent ______, ______, ______, ______ et ______. Les œuvres récentes de Raad incluent ______ et ______. Les œuvres de Raad ont été présentées à ______ (______, ______), à la Biennale de ______ (______, ______), au ______ (______, ______), au Musée ______ (______, ______), à ______ (______, ______) et dans de nombreux autres musées et lieux à ______, ______ et ______. Ses livres incluent ______, ______, ______ et ______. Walid Raad est également membre de ______ (______ , www.______.org). Raad vit et travaille actuellement à ______ (______, ______). » Impossible même de trouver le moindre portrait ou la moindre photo dudit artiste. En ce sens, en partant de sa biographie personnelle et jusqu’à chacun des embranchements de son œuvre aux milles bifurcations et rebondissements, il y a quelque chose de l’ordre de l’ambigu, du doute, de l’insaisissable, de l’ouvert à l’interprétation qui enrubanne tout ce qui a attrait à Walid Raad. Prenons, par exemple, l’Atlas Group (1989-2004), son colossal projet de recherche et d’archivage de l’histoire contemporaine libanaise que l’artiste a lancé en 1989 et dont il est quasiment impossible de différencier le vrai du faux. Tout cela nous ramène au fait qu’en tant que journaliste, comprendre et ensuite tenter d’expliquer ou même de relater ses expositions (dont chacune est pourtant une friandise pour la cervelle) à un lecteur pas forcément familier avec le travail de Raad, relève du casse-tête.

« Comrade Leader, comrade Leader, how nice to see you », projection monocanale, noir et blanc, silencieux, six silhouettes en papier 00:39:22, loop Edition of 1 + 1 AP. Vue de l'installation de Walid Raad : « Another Festival of (In)gratitude », 2024, Sfeir-Semler Karantina. Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de la galerie Sfeir-Semler Beyrouth/Hambourg

Les gâteaux d’anniversaire de Walid Joumblatt et Samir Geagea

Festival d’(in)gratitude (avec des œuvres récentes et nouvelles) de Walid Raad occupe les deux espaces de la galerie Sfeir-Semler, celui de la Quarantaine et le nouveau local ouvert il y a à peine un an dans le quartier du Port. Dans ces deux lieux, les adorables employées de la galerie qui se portent généralement volontaires pour nous guider à travers les expositions, commencent par poliment nous prévenir que, cette fois-ci, l’artiste a donné des strictes instructions de ne pas expliquer, ou sous-titrer les œuvres exposées.

L’énigme de l’exposition de Walid Raad s’épaissit. Alors nous avons décidé, pour déjouer ce piège, de vous raconter Festival d’(in)gratitude tel qu’il est présenté, c’est-à-dire en se fichant de savoir ce qui est réel et ce qui a été inventé. Le parcours s’ouvre ainsi sur l’installation Comrade Leader, comrade Leader, how nice to see you _ XIII (2024), qui montre quatre cascades d’eau libanaises sur les 117 ayant changé de nom au moins une fois pour être renommé au nom d’un dirigeant arabe, occidental ou du bloc soviétique. Dans cet espace, on est donc cueilli par une installation vidéo immersive de ces quatre cascades qui ont changé de nom cinq fois (au moins) et qui transforment la salle en une véritable inondation, au pied de laquelle se tiennent debout des figurines d’entre autres Margaret Thatcher, Kadhafi, Yasser Arafat qui semblent épargnés par la moindre goutte d’eau de ces déluges qu’ils ont pourtant eux-mêmes provoquées.

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Dans la deuxième salle, des aquarelles d’une collaboratrice (imaginaire ?) de Raad, l’artiste Suha Traboulsi, qu’il a retrouvé quelques années après sa mort dans un dossier qui portait le nom de Festival of Ingratitude. De prime abord abstraites, ces aquarelles racontent de plus près l’histoire personnelle de Traboulsi, ses troubles de paroles plus précisément, qu’elle reformule sur ces toiles à travers des coupures de journaux, des sortes de « salades de mots » qui nous ramènent à l’histoire libanaise. Et c’est d’ailleurs dans cet entre-deux, quelque part entre histoire officielle et histoire distordue que se situe Festival of (In)gratitude. On y retrouve trois panneaux graphiques que le ministère des Finances auraient commandé à Manal B. Tarabay (une autre collaboratrice de Walid Raad) pour accompagner les présentations de ses enquêteurs devant la Cour pénale internationale (CPI), le Fonds monétaire international (FMI) et le département du Trésor des États-Unis. On y retrouve, aussi, toute une série d’images envoyées anonymement à l'Atlas Group en 1997 et recensant une espèces d’oiseaux invasive qu’une milice de gauche avait élevée en 1981 dans le but de les envoyer dans les territoires ennemis pour en détruire l’écosystème.

Une vue de l'exposition de Walid Raad : à gauche, « We lived so well together », 1991/2021, 8 impressions à jet d'encre pigmenté , 72 x 60 cm chacune, edition 3 + 1 AP. à gauche : « We have never been more populated », 1997/2020, 7 pigmentés , 84 x 60.5 cm chacune, edition 5 + 2 AP, impressions à jet d'encre pigmenté. Au centre : « I long to meet the masses once again », 2019, bois, 378 x 263 x 100 cm, pièce unique. Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de la galerie Sfeir-Semler Beyrouth/Hambourg

On y retrouve aussi, plus loin, une série de photos envoyée – aussi – anonymement à l'Atlas Group en 2003, par un(e) adolescent(e) à qui il avait été demandé de photographier une série de gâteaux de sa pâtisserie préférée de Beyrouth. Seulement pour que cet(te) adolescent(e) se rende compte, à son grand dam, que ces gâteaux kitsch et emblématiques des pâtisseries beyrouthines n’étaient en fait que les gâteaux d’anniversaire des seigneurs de guerre, telle l’explique la note accompagnant l’enveloppe jaune : « J’ai réalisé que cette pâtisserie était également la préférée des seigneurs de guerre et des politiciens libanais. J’en suis venue à cette conclusion lorsque j'ai organisé les dates de commande et les prénoms sur les gâteaux, et que j'ai constaté qu'ils coïncidaient avec les anniversaires des seigneurs de guerre : le 25 octobre et « Samir » pour Samir Geagea ; le 22 janvier et « Amine » pour Amine Gemayel ; le 7 août et « Walid » pour Walid Joumblatt ; le 7 septembre et « Omar » pour Omar Karamé, et ainsi de suite. »

Walid Raad, « Festival of Gratitude », 2003/2021 12 impressions à jet d'encre pigmenté 42 x 59.5 cm chacune, édition 5 + 2 AP. Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de la galerie Sfeir-Semler Beyrouth/Hambourg

Pile ou farce ?

En nouant ces fictions quasi personnelles à quelque chose de l’ordre du politique et du collectif par un fil d’humour noir symptomatique de Raad, ce dernier replace ses œuvres dans un contexte histoire et réussit, en même temps et comme il le souhaite, de les en extraire. Et c’est là que réside toute la magie, voire l’onirisme un rien dadaïste, de son geste artistique. C’est d’ailleurs cette même démarche qui sous-tend le deuxième volet de Festival d’(in)gratitude qui se prolonge donc dans le deuxième espace de la galerie Sfeir-Semler au centre-ville où l’artiste montre une installation de sa collaboratrice (imaginaire) Manal B. Tarabay.

« The loudest muttering is over, 2024 VW Coccinelle, installation de Manal B. Tarabay, collaboratrice de Walid Raad, pièce unique. Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de la galerie Sfeir-Semler Beyrouth/Hambourg

Cette installation multimédia, là encore, connecte un événement intime de Tarabay à un fait historique, à savoir le bombardement du Liban en 1983 et 1984 par le navire de guerre américain le plus décoré, le USS New Jersey. Le texte de l’installation, attribuée à Tarabay donc, raconte sa naissance en 1983, « le jour où le USS New Jersey a tiré ses canons de 16 pouces sur notre village ». À seize ans, lorsque Manal Tarabay reçoit sa première voiture, une Coccinelle Volkswagen, elle découvre en même temps que les projectiles lancés par le USS New Jersey étaient appelées des « coccinelles volantes », que Brooke Shields avait visité ce navire, au large des côtes libanaises, l’année de sa naissance et que bien des années plus tard l’actrice était même devenue l’ambassadrice de la voiture « Boom » lancée par Volkswagen. De ce télescopage entre le privé et l’historique, Raad et Tarabay déploient une installation au centre de laquelle trône une Coccinelle VW des années 80 et autour de laquelle des découpages photographiques de navires de guerre, de dirigeants libanais dont Amin et Bachir Gemayel, mais aussi de Brooke Shields forment un horizon où s’entremêlent le politique, l’historique, le militaire mais aussi quelque chose de profondément drôle et intime.

Pile ou farce ? se demande-t-on, en ressortant de cette saisissante installation, comme à chaque fois qu’on sort d’une exposition de Walid Raad. Avec cette impression trouble, troublante et en tout cas poignante que continuent de susciter, avec une amplitude intacte, la magie et l’intelligence de l’artiste…

Aller couvrir une exposition de Walid Raad est à chaque fois comme s’aventurer en terre inconnue, comme parcourir un fil ténu qui sépare le vrai de l’imaginaire et en fait presque marcher sur des œufs en se demandant quoi croire et quoi prendre au second degré. Car c’est justement à ceux de cette frontière poreuse entre le réel et la fiction que l’artiste libanaise a bâti toute son œuvre. Il suffit d’ailleurs d’aller faire un tour sur son site web pour se demander si Walid Raad est un personnage qui existe ou s’il est plutôt le fruit de l’imagination d’un artiste fou. Sur la page relatant sa biographie se présente comme suit, avec les espaces blancs : « Walid Raad est un ______ et un ______ (______, ______). Les œuvres de Raad à ce jour incluent ______, ______, ______, ______ et ______. Les œuvres...
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