Fawzi Fakhouri, le dernier potier de Beit Chabab, est décédé d'un infarctus. Photo fournie par sa fille Hiba Fakhouri
Le 17 juillet à l'aube, un tracteur privé a démoli en quelques minutes le four de Fawzi Fakhouri, le dernier potier de Beit Chabab. Ce four, extrêmement rare au Liban, avait cessé de fonctionner le 29 décembre 2020, lorsque cet artisan, alors âgé de 73 ans, décède d'un infarctus.
En 2012, Fawzi Fakhouri avait accordé une interview à L'Orient-Le Jour devant son four traditionnel. Père de trois filles, il confiait que son savoir-faire, hérité de son père et de son grand-père, s'éteindrait avec lui. Après son décès, sa fille Hiba Fakhouri avait entrepris des démarches pour inscrire le four de son père sur la liste du patrimoine libanais auprès de la Direction générale des antiquités (DGA).
« Le jour de la destruction du four, j'ai entendu le cri de mon père sous les ruines », se désole Hiba Fakhouri, en parlant à L'OLJ. Elle accuse le propriétaire du terrain et la municipalité de Beit Chabab (qui regroupe Beit Chabab, Chaouyé et Qonaïtra) d'avoir précipité la destruction du four après avoir été informée de son initiative auprès de la DGA.
Tout comme son père il y a quelques années, elle raconte que ce serait dans des jarres de Beit Chabab que Jésus aurait changé l'eau en vin lors du miracle des noces de Cana. Ce qui est certain, c'est que les jarres de Fawzi Fakhouri, fabriquées selon une technique vieille de plus de 2 000 ans, ont vieilli l'arak libanais de grands vignobles libanais comme Massaya, Ksara et le Domaine des Tourelles.
Ce qui reste du four de Fawzi Fakhouri, le dernier potier de Beit Chabab. Photo fournie par sa fille Hiba Fakhouri
Pour Hiba Fakhouri, démolir le four de Fawzi Fakhouri est comparable à « envoyer une roquette sur le temple de Baalbeck ». « J'ai été élevée dans l'atelier de mon père, j'y entends encore sa voix, je sens encore l'odeur du bois », raconte-t-elle. Elle accuse le président du conseil municipal, Élias el-Achkar, et le propriétaire du terrain, Nassar Fakhouri, d'avoir détruit le four « sans aucune autorisation ».
Contacté par L'Orient-Le Jour, M. Achkar n'a pas répondu à nos questions, mais a référé notre publication à la municipalité qui a indiqué qu'elle publiera un communiqué « dans les deux prochains jours ».
Destruction sans autorisation
Nassar Fakhouri est un cousin du potier. Il a acquis son bien il y a quelques années et avait convenu avec Fawzi Fakhouri de lui permettre de continuer à travailler jusqu'à son décès.
« Il ne restait plus que des serpents et des souris, c'était un danger pour les passants », assure Nassar Fakhoury. « Des fours comme ça, on peut en construire cent autres, il était extrêmement moche. Je l'ai démoli en moins d'une heure. » M. Fakhouri ne regrette rien et prévoit de transformer l'espace en « jardin ou parking ». Interrogé sur la possibilité d'en faire un petit musée, comme certains l'espéraient, il répond : « Musée de quoi ? À quoi ça sert ? Tout a été vendu par sa femme. » Une vente confirmée à L'Orient-Le Jour par Hiba Fakhouri et un proche de la famille.
Nassar Fakhouri admet toutefois qu'il n'avait pas le droit de détruire le four sans obtenir l'autorisation de la DGA. « Je ne le savais pas », assure-t-il, malgré le fait qu'il soit membre du conseil municipal de Beit Chabab depuis 26 ans.
La « bardoucha » de Fawzi Fakhouri. Photo fournie par Hiba Fakhouri
Kamal Nakhlé, historien et chercheur originaire de Beit Chabab, était présent lors de la démolition de la « bardoucha ». Ce mot d’origine syriaque signifie « poterie », explique-t-il. Pour lui, la destruction de « l’un des monuments les plus rares de Beit Chabab » est une « catastrophe ». « C'était la seule “bardoucha” au Liban de ce type : construite en briques, sable et pierre avec une épaisseur de 60 à 70 centimètres. Elle fonctionnait au bois et non au mazout, précise M. Nakhlé. Ce four, âgé de plus de 600 ans, était constitué de deux étages, pouvait contenir environ 900 pièces et atteindre 1 200 degrés. » « Un four qui a résisté pendant 600 ans peut résister à tous les phénomènes naturels », ajoute M. Nakhlé, en réponse à ceux qui affirmaient que les fondations de la « bardoucha » n'étaient plus stables.
Un savoir-faire qui est perdu
Bernard Ghoussoub, sculpteur, architecte paysagiste et directeur de la faculté des beaux-arts et de l'architecture à l’Université libanaise, était un ami de Fawzi Fakhouri. Il se remémore les soirées et les discussions passées à la lumière du four de son ami. « Lorsque j'ai appris la destruction de la “bardoucha”, j'ai senti qu'une partie de mon cœur s'est arrêtée de battre, soupire-t-il. J'en veux à tout le monde. Peu de gens se sont souciés du travail de Fawzi. Que cela nous serve de leçon. Nous devons faire davantage pour protéger le patrimoine de Beit Chabab. »
Une peinture des jarres dans l'atelier de Fawzi Fakhouri. Une œuvre de Bernard Ghossoub avec son autorisation
Le bureau du ministère de la Culture n'a pas donné suite à notre demande de commentaire. Une source au sein de la DGA a affirmé pour sa part à L'OLJ qu'une fonctionnaire de l'institution s'est rendue sur les lieux dès qu'elle a appris la démolition du four, le jour même, alors que les administrations publiques étaient fermées à l'occasion des célébrations de Achoura. Elle a également confirmé que les autorisations de démolition devaient être obtenues auprès de la DGA, ce qui n'a pas été le cas. « C'est très dommage, ce four avait une importance historique et était en bon état, assure la source. C'est un savoir-faire qui est perdu. Rares sont ceux qui savent encore construire ce type de four aujourd'hui. »
Un ordre d'arrêt des travaux a été donné. La suite de l'affaire est désormais entre les mains du ministre de la Culture, conclut la source.


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19 h 09, le 28 juillet 2024