Emmanuel Macron sortant de l’isoloir, le 7 juillet 2024. Mohammad Badra/Pool via Reuters
Au soir du premier tour des élections législatives françaises, dimanche 30 juin, le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen et Jordan Bardella s’installait confortablement dans la position de premier parti de France, avec plus du tiers des suffrages exprimés. Il s’agissait d’une première pour un scrutin national de cette importance, le parti lepéniste caracolant en tête depuis un certain temps déjà dans des consultations électorales moins centrales. Dès dimanche soir, alors que la carte des résultats montrait une couleur brune (associée à l’extrême droite) plus ou moins conquérante sur l’ensemble du territoire français, des états-majors politiques passablement sonnés s’activaient pour essayer de remettre en place le traditionnel cordon sanitaire destiné à circonscrire la progression du mal. Enjeu proclamé : empêcher le RN d’obtenir la majorité absolue à l’Assemblée nationale, c’est-à-dire 289 sièges sur un total de 577, un seuil incontournable pour une formation située à la marge du spectre politique et aspirant à gouverner en appliquant l’essentiel de son programme. Et, surtout, un seuil qui pouvait paraître tout à fait réaliste à ce moment-là.
Une semaine plus tard, non seulement l’objectif derrière ce barrage est atteint, mais l’extrême droite est reléguée, à l’issue du second tour, au troisième rang des grands blocs présents au Palais Bourbon, avec moins de 150 sièges et très loin d’une majorité même relative.
De la gauche radicale, incarnée par La France insoumise (LFI) de Jean-Luc Mélenchon, aux LR (Les Républicains), conservateurs bon teint et héritiers du gaullisme restés viscéralement hostiles à tout rapprochement avec le RN, en passant par les autres composantes de la gauche unie (Parti socialiste, PCF et écologistes) et naturellement par Ensemble, la coalition macroniste, tout le monde a peu ou prou participé à l’édification du barrage anti-RN. Cela a consisté essentiellement à pousser les candidats de chacune de ces formations, arrivés en troisième position mais pouvant se maintenir pour le second tour, à se désister en faveur du candidat non-RN le mieux placé, de façon à lui permettre de battre son adversaire d’extrême droite.
Le mot d’ordre a été suivi intégralement par la gauche, et plus ou moins largement à droite et au centre, certains milieux résolument hostiles à Jean-Luc Mélenchon ayant opté pour un ni-RN ni-LFI. Au total, plus de 220 désistements ont été enregistrés, permettant à des dizaines de candidats de profiter de reports de voix en leur faveur et d’inverser la tendance générale. Toujours est-il que jusqu’au soir du second tour, dimanche 7 juillet, il restait encore une inconnue, et de taille : savoir comment allaient réagir les électeurs face à cette campagne de désistements. En d’autres termes, tout le monde avait compris que l’idée de « front républicain » pour endiguer l’extrême droite était encore bien présente au sein des états-majors des partis, mais nul ne pouvait savoir si les efforts entrepris depuis des années par le RN pour se dédiaboliser et gagner en respectabilité auprès de l’opinion avaient porté leurs fruits ou pas. Le scrutin qui vient de se dérouler a montré que rien n’a réellement changé et que, pour une majorité de Français, l’ex-Front national n’est toujours pas un parti « normal ».
Majoritaire ou proportionnelle ?
Et pourtant, depuis les années quatre-vingt, le public acquis à cette mouvance n’en finit pas de grossir. Les 33 % obtenus au premier tour des législatives (le tiers de l’électorat !) auraient pu se traduire en majorité absolue en sièges à l’Assemblée si le mode scrutin en vigueur dans le pays avait été différent, sans que nul ne puisse y faire quelque chose. En 1986, à l’époque où le parti de Jean-Marie Le Pen émergeait à peine de la longue nuit de l’extrême droite française et que son audience restait sous la barre des 10 %, le FN avait pu envoyer 35 députés à l’Assemblée. Et cela grâce à l’aide de… François Mitterrand, qui, sous prétexte de vouloir démocratiser le scrutin, avait fait réformer le système électoral et introduire la proportionnelle, en vue d’empêcher une victoire écrasante de la droite parlementaire, conduite à l’époque par Jacques Chirac. Depuis, le mode de scrutin majoritaire uninominal à deux tours a été rétabli, et, au fil des scrutins, le FN devenu par la suite RN est longtemps resté au seuil du Parlement, ne parvenant pas à le franchir, ou presque pas, en raison du cordon sanitaire dressé autour de lui par toutes les autres formations. Ce n’est qu’en 2022 que l’extrême droite a fini par enfoncer la porte de l’Assemblée, emportant 89 sièges aux législatives qui ont suivi la réélection d’Emmanuel Macron à l’Élysée. Aujourd’hui, deux ans après, le RN est monté à 143 sièges (avec ses alliés LR-Ciotti), mais ce chiffre paraît si bas face aux perspectives que dessinait le premier tour.
Une chose est sûre : le résultat aurait été tout autre si le système électoral avait été fondé sur la proportionnelle. Et tous les barrages républicains du monde n’auraient rien pu changer. La spécificité de la majoritaire à deux tours tient précisément dans le fait qu’elle favorise les formations qui sont au cœur du spectre politique et en capacité de contracter des alliances avec d’autres groupes autour de programmes de gouvernement communs. Au premier tour, alliés et adversaires se confrontent dans une compétition générale. Au second, les désistements, les reports de voix concédés aux mieux placés dans le cadre de ce qu’on appelait autrefois la « discipline républicaine », représentent la machinerie essentielle pour la fabrication de majorités de gouvernement. Gare aux formations qui n’y ont pas accès. Et le RN en est.
De là à en déduire que la proportionnelle est plus démocratique que la majoritaire, il n’y a qu’un pas que beaucoup, au RN et ailleurs, franchissent volontiers. Certes, en apparence, une situation dans laquelle un bloc qui est en tête des votants au premier tour se retrouve troisième en sièges au second, peut s’apparenter, superficiellement, à un déficit de démocratie. Mais, en réalité, si l’on pousse le raisonnement plus en profondeur, on peut considérer, dans le cas qui nous intéresse, que 66 % des Français ont estimé que le Rassemblement national n’est pas un parti comme un autre, qu’il ne joue pas dans le carré de la République et qu’il convient de tout faire pour l’empêcher d’arriver au pouvoir. Après tout, 66 %, c’est le double de 33 %. Démocratiquement, les premiers l’emportent sur les seconds.
En 1933, la démocratie allemande n’avait pas su ou pu se protéger face à ceux qui l’utilisaient pour la tuer. En 2024, la démocratie française a réussi, elle, à se protéger...



Pourquoi parler de "barrage républicain". Il s’agit d’un "barrage", un point, c’est tout! L’expression laisse entendre qu’il s;agissait de défendre la république. Contre quoi? Elle aurait été plus appropriée si on avait tenté d’empêcher la montée de l’extrême-gauche anarchiste – ce qu’on n’a, malheureusement, pas fait. De Gaulle avait raison: "Les français sont des veaux!". La seule consolation est que les alliances contre nature au sein, tant de Ensemble que du NFP ne tarderont pas à se déliter. Quant au RN, il demeure, malgré tout, le premier parti de France, loin devant ses concurrents.
08 h 11, le 10 juillet 2024