Rechercher
Rechercher

Culture - Portrait

Jad El-Khoury, alias "Potato Nose" : après les graffitis, le temps des récits

Celui qui s’était fait connaître comme le street-artist grimpeur et habilleur de tours urbaines fait son retour, après une éclipse de 3 ans, à la galerie Tanit de Beyrouth avec une installation inédite, raconteuse d’histoires et tisseuse de liens…

Jad El-Khoury, alias

Jad El-Khoury, anciennement connu comme Potato Nose, à la galerie Tanit de Beyrouth. Photo Tara Sarouphim

On l’imaginait casse-cou, insouciant et furieusement sarcastique. À l’image de ses « Potato Nose », cette assemblée de bonhommes au nez proéminent comme un tubercule qu’il a pas mal disséminés, au cours de la décennie passée, dans le paysage urbain beyrouthin. On l’envisageait comme une sorte d’homme-araignée version street-artist escaladant de nuit les façades des « immeubles gruyères » de la capitale pour en maquiller les traces de balles et les impacts d’obus sous la joyeuse farandole de ses personnages fétiches tracés à la bombe.

Lire aussi

Spiderman s’en va-t-en guerre contre la laideur

Bref, on percevait Jad El-Khoury, alias Potato Nose, comme un joyeux lascar s’amusant à régler ses comptes à une mémoire de guerre laissée en friche, à l’instar de ces bâtisses ravagées et abandonnées, avec la délectation d’un enfant né en temps de (relative) paix.

 Convertir les bâtiments ravagés en installations poétiques

En réalité, on s’était quelque peu trompés ! Car si ce natif de 1988 n’a effectivement pas connu la guerre, ou si peu par rapport à ses aînés, ce n’est pas pour autant avec la désinvolture qu’on lui prêtait à tort qu’il a choisi son terrain d’action artistique. Et c’est en véritable activiste de l’art, en traqueur-effaceur des impacts traumatiques collectifs, qu’a toujours agi, en réalité, ce trentenaire architecte et artiste pluridisciplinaire. Depuis l’apparition de ses premières œuvres coups d’éclat au cœur de Beyrouth, à l’instar de son War Peace, en 2015, son graffiti en doodling sur les 30 mètres de la façade latérale d’un immeuble jouxtant le fameux pont du Ring, ou de son Bourj el-Hawa (Tour du vent, 2018), l’installation éphémère de 400 rideaux colorés sur les 40 étages de la – toute aussi tristement fameuse ! – tour el-Murr à Kantari, jusqu’à l’œuvre tisseuse de liens à laquelle il s’adonne actuellement.

Une vue de l'installation « Soft Shields » de Jad El-Khoury à la galerie Tanit. Photo DR

Un constat que l’on dresse aujourd’hui, a posteriori, lors d’une rencontre à la galerie Tanit de Beyrouth où, après une « éclipse norvégienne » de 3 ans, il revient présenter, en ce mois de décembre, son nouveau travail. À la fois inédit et s’inscrivant dans l’évolution logique de son travail de convertisseur des bâtiments accidentés et des traces de violence de la ville en installations poétiques.

 Rideaux de balcon et synchronicité

Intitulée Soft Shields, cette œuvre solo – paradoxalement formée d’un corpus « indissociable » de « sculptures suspendues » en patchwork de tissus à rayures bayadères additionnés d’une vidéo et d’un ensemble de photos urbaines signées par sa complice l’artiste suédoise Sara Guldmyr –,  Jad El-Khoury l’a réalisée lors de son retour au Liban au cours de l’été 2023 après trois ans d’absence. Parti deux jours à peine après la double explosion au port de Beyrouth pour poursuivre sa maîtrise en art et espace public à l’Académie nationale des arts d’Oslo, le jeune artiste n’y était plus revenu, traumatisé par la perte de trois amis chers dans ce tragique événement. Et bien installé, après l’obtention de son diplôme en 2022, dans un studio d’artiste que lui a attribué, au sein même de son prestigieux bâtiment, la mairie d’Oslo, il n’envisageait pas de retravailler de sitôt sur une problématique en lien avec le pays du Cèdre. Une série de coïncidences le feront cependant changer d’avis. « Après avoir réalisé une série d’œuvres de commission inspirées de l’installation de rideaux sur la tour el-Murr dans différentes villes d’Europe, j’avais eu le sentiment de me répéter. Mon départ en Norvège était d’ailleurs motivé par l’envie de me renouveler, d’élargir mes compétences en explorant de nouvelles manières et de nouvelles matières artistiques. Et je cherchais en particulier à me détourner de ces textiles que j’avais si largement utilisés dans mes œuvres publiques », confie Jad El-Khoury à L’Orient-Le Jour.

Lire aussi

La tour Murr sème des couleurs à tout vent

Une décision dont l’application sera balayée par l’irruption, dans son champ de vision au détour d’un chantier dans la banlieue d’Oslo, de l’un de ces rideaux de balcon sur une maisonnette en bois sur le point d’être détruite. « Ça a été pour moi comme un clin d’œil que me faisait cet élément typique du paysage urbain libanais. Alors, quand, par le plus pur des hasards, je suis tombé quelques semaines plus tard sur son propriétaire, qui s’est révélé être un ex-soldat du contingent norvégien de la Finul au Liban, je me suis dit qu’il y avait là quelque chose de l’ordre de la synchronicité qu’il me fallait absolument matérialiser dans un travail artistique », narre-t-il.

Un certain art de la réhabilitation

Féru d’art relationnel, « une pratique apparue dans les années 1990 et prenant pour point de départ théorique la sphère des rapports humains », Jad El-Khoury va y recourir dans son processus de fabrication de Soft Shields. Une installation née de ses déambulations au cours de son séjour estival dans les rues de Beyrouth et de son sentiment, à la vue de lambeaux restés sur certains balcons, que « sa symbolique de tissu protecteur a été brisée ».


Une des photos signées Sara Guldmyr qui font partie intégrante de l’installation de Jad El-Khoury. Photo DR

En discutant avec les riverains et en proposant à une quarantaine d’entre eux d’échanger leurs rideaux déchirés contre de nouveaux qu’il leur installerait à ses propres frais, l’artiste a récupéré la matière première à la fois tangible et narrative de sa nouvelle œuvre. A savoir, une pièce immersive qui, sous un aspect de prime abord hermétique, regorge de récits et de témoignages sur le traumatisme du 4 août 2020 recueillis dans une optique de résilience et de lien social. Avec comme toujours chez Jad El-Khoury cette recherche de transformation des événements dramatiques en art vecteur d’apaisement, de réhabilitation et de réactivation de la vie urbaine.

Déambulation beyrouthine et regard artistique nouveau
Ce samedi 2 décembre, Jad El-Khoury invite les personnes intéressées à le suivre dans un parcours pédestre à travers la ville, dans les quartiers et les rues d’où il a récupéré les tissus. Il s’agit d’une promenade au cours de laquelle les participants sont encouragés à interagir avec les propriétaires originaux de ces rideaux de balcon en partageant leurs propres vécus de la catastrophe, entre autres expériences et histoires. Une manière différente de redécouvrir la ville et de participer activement, à travers ce tissu de récits, au rétablissement de Beyrouth.
Les personnes qui désirent y participer sont priées de s’inscrire à la promenade par mail (communications@galerietanit.com) ou par WhatsApp (+961/71/328814). Le départ se fera à partir de la galerie Tanit, Beyrouth, à 12h30.
On l’imaginait casse-cou, insouciant et furieusement sarcastique. À l’image de ses « Potato Nose », cette assemblée de bonhommes au nez proéminent comme un tubercule qu’il a pas mal disséminés, au cours de la décennie passée, dans le paysage urbain beyrouthin. On l’envisageait comme une sorte d’homme-araignée version street-artist escaladant de nuit les façades des «...

commentaires (0)

Commentaires (0)

Retour en haut