Le discours tant attendu du secrétaire général du Hezbollah a donc été prononcé vendredi et il a été suivi par des millions de personnes dans le monde. Les réactions sont multiples, mais elles restent concentrées sur les possibilités d’extension vers le Liban du conflit qui se déroule à Gaza et sur ce que Nasrallah a appelé « le flou constructif », au sujet des intentions réelles de son parti. Un aspect pourtant important a été occulté et il porte sur la volonté de Nasrallah de mettre en avant le Hamas et de laisser le Hezbollah en retrait. Il ne s’agit pas seulement là d’une réalité dictée par les développements sur le terrain, mais aussi d’une stratégie profonde visant à mettre un terme au spectre de la discorde entre sunnites et chiites qui plane sur la région et qui constitue, aux yeux du Hezbollah un facteur d’affaiblissement pour les Arabes et les musulmans en général.
De fait, dans ce discours qui a duré près de 85 minutes, chacun a pu retenir ce qu’il veut. Nasrallah a sciemment maintenu le suspense au sujet des véritables possibilités d’extension vers le Liban de la guerre qui se déroule à Gaza. Il a même déclaré à plusieurs reprises que tous les scénarios sont possibles, avant d’ajouter que son parti « ne se contentera pas de la situation actuelle au sud du Liban ».
Tout cela fait sans doute partie de la tactique du Hezbollah dans ce qu’il appelle « la guerre psychologique et médiatique », qui repose sur le refus de donner des informations concrètes aux Israéliens sur ses véritables intentions, pour les maintenir en haleine et préserver l’élément de surprise.
Mais dans ce discours dont chaque mot a été choisi avec soin pour adresser des messages à de nombreuses parties, il y a un aspect nouveau qui se traduit par le souci de Nasrallah de laisser la vedette au Hamas dans cette bataille qui pourrait changer les rapports de force dans la région. En effet, Nasrallah a répété à plusieurs reprises dans son discours qu’il s’agit d’une bataille essentiellement palestinienne. Par conséquent, le Hezbollah est une force de soutien. De même, le front du Liban-Sud a pour mission d’alléger la pression à Gaza sur les combattants du Hamas.
Selon des sources proches du Hezbollah, ces phrases ont été longuement étudiées pour montrer que ce sont les Palestiniens (sunnites) qui sont le fer de lance de la bataille contre les Israéliens. Il ne s’agit donc pas seulement d’une tactique militaire et médiatique, mais bien d’une stratégie qui repose sur la volonté d’unifier les rangs islamiques contre les Israéliens et d’en finir avec les divisions entre sunnites et chiites.
À ce sujet, il faut rappeler que la discorde entre sunnites et chiites est un spectre qui pèse en permanence sur les musulmans et elle a été tout au long des années précédentes un de leurs points faibles. On peut ainsi rappeler que le Hamas est né dans la mouvance des Frères musulmans qui sont généralement combattus à la fois par d’autres branches sunnites mais aussi par les chiites. D’ailleurs, lors du déclenchement de la guerre en Syrie, à partir de février 2011, les Frères musulmans étaient un des principaux acteurs des groupes hostiles au régime syrien. La Turquie d’Erdogan, qui constitue un des principaux protecteurs des Frères musulmans, avait même demandé au président Bachar el-Assad d’accepter de faire participer les Frères musulmans au pouvoir moyennant l’arrêt de la guerre. Face au refus du régime syrien, les Frères musulmans avaient activement participé à la guerre en Syrie et le Hamas s’était aussi battu contre l’armée syrienne et même contre les combattants du Hezbollah, notamment dans le camp palestinien de Yarmouk, près de Damas. Il a donc fallu de nombreuses années, et tous les efforts de l’Iran notamment, pour réconcilier le Hezbollah avec le Hamas, après avoir changé des responsables-clés au sein de l’organisation en tenant compte du fait qu’ils ne devaient pas avoir un lien avec « les conflits précédents ». L’ancienne équipe a donc été maintenue, plutôt pour la forme. Mais le véritable effort s’est concentré sur la création de nouvelles structures en mesure d’établir des relations solides avec le Hezbollah et les autres composantes de « l’axe de la Résistance » dirigé par l’Iran. L’élément fédérateur, c’était donc la nécessité de lutter pour la Palestine et, sous ce grand titre, le Hamas devait avoir le beau rôle.
C’est donc dans ce contexte que le secrétaire général du Hezbollah a insisté sur le fait que ce qui se passe à Gaza est une bataille qui concerne en premier lieu les Palestiniens. Tant que le Hamas, aidé par le Jihad islamique, tient le coup et continue à être en mesure de surprendre les Israéliens et de leur faire mal, le Hezbollah préfère donc rester en retrait. D’un commun accord avec les dirigeants du Hamas et même avec les Iraniens, il ne veut en aucune façon voler la vedette aux organisations sunnites qui doivent rester le fer de lance de cette bataille. D’autant que le Hamas considère être le premier concerné par la bataille déclenchée par l’opération Déluge d’al-Aqsa et il pense pouvoir en retirer les bénéfices dans toute solution politique à venir.
Cette volonté de mettre les sunnites en avant dans cette bataille, afin de mobiliser les rues musulmanes et arabes, ne se traduit pas seulement dans le discours de Nasrallah. En effet, depuis quelques jours, des groupes sunnites dans la mouvance des Frères musulmans au Liban, comme les Forces al-Fajr (les Forces de l’aube) de la Jamaa islamiya ou les Brigades al-Qassam-Liban lancent des attaques contre les forces israéliennes à partir du Liban-Sud. Certes, il ne s’agit pas jusqu’à présent d’une contribution décisive à la guerre, mais d’une présence symbolique qui confirme justement cette volonté de la part du Hezbollah de ne pas voler la vedette aux sunnites dans cette confrontation importante. Pour l’instant, le Hezbollah précise que ces groupes agissent de leur propre chef et qu’il n’y a pas de véritable coordination avec eux, mais si la confrontation devait se développer à partir du Sud, il faudrait certainement recourir à une chambre d’opérations commune.
En mettant les organisations et les groupes sunnites en avant, le Hezbollah considère avoir porté un coup important à toute tentative de semer la discorde entre sunnites et chiites. Ce n’est sans doute pas une bonne nouvelle pour les Israéliens et leurs alliés qui ont toujours misé sur les divergences et les luttes intestines au sein du monde arabo-musulman, estime-t-on dans les milieux du Hezb. Reste à savoir si ce « partage des rôles » va se préciser et se poursuivre.


Déçu par cet article souvent redondant et qui ne convainc qu’à moitié.
19 h 45, le 06 novembre 2023