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Culture - Cinéma

Manal Issa, son élan artistique au cinéma et sa tristesse pour la Palestine

Le dernier film de Charles Guérin Surville, « Follia », dont l’actrice principale est Manal Issa, est dans les salles en France depuis le 20 septembre. Les frontières ténues qu’il déploie à l’écran entre fiction, réalité, rêve et folie construisent une œuvre à la fois euphorique et torturée.

Manal Issa, son élan artistique au cinéma et sa tristesse pour la Palestine

Manal Issa : "Quand un génocide est excusé, c’est que nous vivons dans un monde mauvais." Photo DR

« Un film peut causer la perte d’un amour, mais permet-il de le retrouver ? » se demande l’un des personnages de Follia, qui articule un premier cercle narratif autour d’un cinéaste qui souhaite revivre son amour perdu en en tournant l’histoire. Les souvenirs diffus se construisent autour d’un triangle amoureux dont le fondement voyeuriste met en abyme le regard du spectateur, souvent dérouté par la superposition des points de vue et des temporalités.

Dans le dernier film de Charles Guérin Surville, Stepfano Cassetti (Mark Volte), Danil Vorobyev (Cyclope) et Manal Issa (Nausica) incarnent ce trio sulfureux qui alterne les registres et les incongruités, l’ivresse et la folie, dans un cadre hivernal sicilien, alors que l’Etna est en éruption. Les dernières scènes révèlent l’artifice d’une recomposition du fantasme et de la folie.

L’actrice libanaise dans la peau de Nausica dans le film « Follia ». Photo DR

Le réalisateur français (La Sincérité, Mae West) apprécie de diffuser ses films en dehors des canaux traditionnels, et dans cette optique, il réalise différents partenariats avec des associations. « J’ai déjà opéré plusieurs croisements avec des associations de psychiatres ou de psychanalystes, mais aussi des associations italiennes. En partenariat avec l’association ELP, Événements libanais à Paris, nous avons commencé le 24 octobre au cinéma Lincoln une première diffusion du film dans un réseau libanais élargi», explique le cinéaste. La secrétaire générale de l’association fondée en 2019, Mireille Yordanov, rappelle qu’il s’agit avant tout d’aider les étudiants libanais à Paris, notamment en leur proposant des repas et en organisant différents événements culturels et sociaux.

« Nausica est la femme solaire que toutes les femmes veulent devenir »

Le personnage de Nausica, dans Follia, est une énigme pour son entourage – et pour les spectateurs. Elle semble partager cette dimension avec son interprète, Manal Issa. Si on lui demande quelles sont les principales étapes de sa carrière cinématographique fulgurante, elle révèle avec sincérité l’inanité de son rapport au temps. « Il n’y aucune date dont je me souvienne dans mon parcours. J’ai même du mal à me rappeler quand j’ai tourné et quand les films sont sortis. Je me rappelle surtout que grâce à Peur de rien (réalisé par Danielle Arbid, 2015), je suis revenue au Liban. Et deux jours avant la première en France, j’ai su que j’étais enceinte. Deux semaines avant le tournage de Follia, j’ai vécu un événement atroce, et lors du tournage de Swimmers (Les Nageuses, de Sally el-Hosaini, 2022), ma mère était malade. Après le tournage de Mon tissu préféré (de Gaya Jiji, 2018), je me suis séparée du papa de ma fille. »

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Son authenticité est la même en évoquant l’immense succès du film Les Nageuses. « Netflix avait un énorme budget marketing et le film a eu beaucoup de succès en Europe et aux États-Unis parce qu’ils ont beaucoup aimé l’histoire de Yusra Mardini. Avec ma sœur, on n’a pas été le centre de la promotion du film, qui était axé sur elle. Dans le monde arabe, le film a été critiqué pour l’usage de l’anglais plutôt que de l’arabe et je suis d’accord. Je n’ai pas apprécié de travailler avec Netflix et ne renouvellerai pas cette erreur », poursuit la jeune actrice, que Charles Guérin Surville a découverte au cinéma Balzac dans Peur de rien. « Manal a encouragé une proposition différente pour Follia, elle a été une source d’inspiration qui a encouragé une perte de contrôle, sa double culture a enrichi son jeu. Je pensais avoir écrit une histoire légère sur la folie, et la réponse a été différente », confie le cinéaste, qui apprécie le jeu très personnel de Manal Issa. « Son approche est instinctive et émotionnelle, elle se fait confiance sur des éléments qui ne sont pas forcément académiques car elle est autodidacte », ajoute Guérin Surville, que Manal Issa a rencontré pour la première fois à Cannes.

« C’était en 2018, l’année de mon film Mon tissu préféré. Il m’a parlé de Follia et m’a proposé le rôle de Lucia. Puis j’ai vu le nom de Danil dans le casting, et c’est ce qui m’a enthousiasmée pour participer au projet. Je voulais interpréter Nausica, qui est la femme solaire que toutes les femmes veulent devenir », précise la jeune actrice, dont l’engagement a modifié l’écriture du film. « Plus on tournait, plus je découvrais des aspects différents de sa personnalité. Au départ, l’histoire de Danil et de sa femme en tant que réalisateur n’était pas inscrite, mais on l’a filmée car j’ai ressenti qu’elle était tellement loin de lui qu’il allait lui proposer de jouer son propre rôle. Quand j’étais triste, je suggérais à Charles d’ajouter cet aspect au personnage, car personne ne peut donner autant de bonheur s’il n’est pas triste à l’intérieur », poursuit la jeune actrice, qui semble avoir apprécié d’être partie prenante dans la réalisation du film. « On s’est inspirés de notre vie de tous les jours sur le tournage, et de nos conversations avec Charles. Pour jouer Nausica, j’ai laissé sa personnalité me transporter dans toutes les situations. Tout le monde n’a pas qu’une personnalité, il y a celle que l’on montre et celle qui se constitue en vivant. J’utilise mon inconscient pour laisser vivre le personnage en moi. Dans le personnage de Nausica, j’ai pu ajouter des aspects que je n’avais pas pu exprimer dans d’autres films », explique celle dont le cinéaste a apprécié la grâce, la sensibilité et la générosité, qui ont porté le film.

Le realisateur français Charles Guérin Surville. Photo DR

« Le script a évolué de façon inattendue et notre travail a été d’accueillir ces étrangetés. Ainsi sont arrivées des scènes improvisées, notamment celles sur la terrasse, où Cyclope et Nausica sont en train de répéter leurs propres rôles ; c’est le montage qui a permis de trouver le film », commente le cinéaste en soulignant l’ intelligence humaine très affûtée de son actrice qui a été précieuse dans ses interactions avec ses partenaires de jeu. « Elle a joué la carte du risque, sans se soucier de savoir si elle était mise en valeur ou pas, note-t-il.  Elle a un sens de la nuance très fort, son personnage peut correspondre au départ au stéréotype de l’allumeuse, quoi qu’elle exprime d’emblée une certaine dureté. Elle est marquée par le débordement et l’excès lorsqu’elle rencontre Mark, puis elle joue la femme de Cyclope, prête à tout pour l’accompagner vers cette aventure autodestructrice, et elle fait totalement basculer son personnage. »

«Je n’ai même plus envie de mettre un pied en France »

Au cours du film qui mêle plusieurs langues, quelques éruptions sporadiques d’arabe, notamment lorsque Nausica marche sur les galets pointus du bord de mer et qu’elle lance des jurons. « Lorsque Manal prononce ces phrases que je ne comprends pas, elle me fait découvrir un autre point de vue sur une scène jusque-là très romantique », fait remarquer le réalisateur.

« Quand je m’exprime en libanais, c’est la vraie Nausica qui parle, pas l’actrice, ces mots sont sortis de moi et on les a gardés », suggère l’artiste, qui ne semble pas avoir souhaité surjouer la frontière mouvante entre réalité et fiction. « Quand c’est déstabilisant, c’est que les scènes ne marchent pas. Dans la scène où Nausica est infirmière, elle fond en larmes, c’est que je m’énervais de ne pas pouvoir montrer que je ne me sentais pas bien ; le chef opérateur tournait tout, et finalement la scène est dans le film. C’est la portion de vérité que j’aime, quand je joue », poursuit Manal Issa qui admet être bouleversée par l’actualité. « Face aux événements récents en Palestine, il me semble que la vérité est là : les gens ont montré ce qu’ils sont. Quand un génocide est excusé, c’est que nous vivons dans un monde mauvais. Je n’ai même plus envie de mettre un pied en France à cause de ce racisme. Je ne jouerai plus dans des films français jusqu’à ce qu’Israël soit condamné par la France », martèle la jeune femme. « Je suis sur mon téléphone 24h/24 et je crois en la libération. Les gens qui au Liban se disent loin de ce qui se passe en Palestine sont ridicules, j’ai besoin d’être auprès de personnes qui défendent la cause palestinienne, surtout des artistes », ajoute Manal Issa, qui se dit très affectée dans son parcours artistique. « Déjà après la sortie de Swimmers, je n’avais plus envie de jouer, j’ai essayé de revenir mais il me semble que les films ne sont pas aussi bons qu’avant. J’ai envie de faire des projets dans le monde arabe, avec ceux qui ne normalisent par leurs relations avec Israël, et non en Europe. Cette année, j’ai écrit un long-métrage, mais je n’arrive pas à travailler comme je le voudrais, le monde du cinéma m’a traumatisée », reconnaît tristement l’actrice, dont la prestation dans Follia est néanmoins très réussie, de par l’élan émotionnel qu’elle insuffle dans un contexte de vertige existentiel, et de tension érotique et créatrice.

Manal Issa en compagnie de l’acteur Stephano Cassetti. Photo DR

Comme l’a rappelé le réalisateur au cinéma Lincoln, la majorité des films actuels proposent des œuvres dont les réponses sont nettes et élucidées. Follia, qui ouvrira vendredi 10 novembre le festival du film Castelli Romani à Rome, est à contre-courant, et part du principe que « le spectateur peut mieux le raconter que son réalisateur ». Une expérience à tenter au cinéma Royal de Bourj Hammoud, où il sera diffusé au mois de décembre.

« Un film peut causer la perte d’un amour, mais permet-il de le retrouver ? » se demande l’un des personnages de Follia, qui articule un premier cercle narratif autour d’un cinéaste qui souhaite revivre son amour perdu en en tournant l’histoire. Les souvenirs diffus se construisent autour d’un triangle amoureux dont le fondement voyeuriste met en abyme le regard du spectateur, souvent dérouté par la superposition des points de vue et des temporalités. Dans le dernier film de Charles Guérin Surville, Stepfano Cassetti (Mark Volte), Danil Vorobyev (Cyclope) et Manal Issa (Nausica) incarnent ce trio sulfureux qui alterne les registres et les incongruités, l’ivresse et la folie, dans un cadre hivernal sicilien, alors que l’Etna est en éruption. Les dernières scènes révèlent l’artifice d’une recomposition du...
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