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Moyen-Orient - Lorient Des Ecrivains

Khomeyni, la mort et moi

La mort du guide suprême à l'été 1989 a créé une onde de choc, dans le pays mais également au sein de la diaspora iranienne.

Khomeyni, la mort et moi

Une foule se précipite pour porter le cercueil du guide suprême iranien Ruhollah Khomeyni, le 4 juin 1989. Photo Wikicommons/Khamenei.ir

Le téléphone sonne. Ma mère décroche. Elle parle en persan. Ça doit être ma grand-mère qui nous appelle souvent d’Iran. Je vois le visage de ma mère se transformer, ses yeux et sa bouche s’ouvrir d’étonnement, elle fait signe à mon père de venir près du téléphone. Celui-ci arrive et prend le petit combiné pour entendre la conversation. Quoi ? Aujourd’hui même ? Il est mort ? Les deux répètent cette phrase : il est mort ?

Ils raccrochent et reprennent immédiatement le combiné pour appeler leurs amis iraniens exilés en France. 

Tu as entendu la nouvelle ? Oui, il est mort. Que va devenir le pays ? Et sa succession ? Qui va lui succéder ? Ils en ont parlé ? 

Mais qui donc est mort ? On ne me répond pas, ils sont trop occupés à se passer le combiné et appeler les uns et les autres pour répandre la nouvelle. Je répète ma question plus fort. Mon père sans lever la tête dit rapidement entre deux numéros qu’il compose : Khomeyni est mort. 

Nous sommes le 3 juin 1989, j’ai 8 ans, je vis à Paris avec mes parents, nous sommes en exil depuis deux ans et le guide suprême vient de mourir.

Un homme se recueille sur le cercueil du guide suprême iranien Ruhollah Khomeyni, le 4 juin 1989. Photo Wikicommons/Khamenei.ir

Je connais très bien ce monsieur qui est mort. Dans les conversations familiales, son nom a été davantage prononcé que n’importe quel nom. Je l’ai entendu, ce nom, dès les premières années de ma vie. Mes premiers mots comme tous les enfants ont été « maman » puis « Papa », et très vite « Khomeyni ». Ce nom, dans la bouche de mes oncles et tantes, de mes grands-parents, des amis de mes parents, des voisins, à la radio, à la télé, dans nos jeux avec mes cousins et cousines lorsqu’on se mettait à imiter le monde des adultes et que l’un d’entre nous devenait Khomeyni. Il colonisait nos bouches et nos têtes. Même la nuit, il se glissait dans nos rêves, nos cauchemars, et on raconte que son visage était dessiné sur la lune. Dans les rues de Téhéran, son portrait était peint sur les murs en grand. Il était gigantesque. J’étais toute petite. Je levais la tête pour le regarder. Était-ce un homme ou un dieu ? Était-ce un être mi-homme, mi-divin ? Un demi-dieu ? Comment avait-il fait pour être à ce point présent aussi bien dans l’intérieur de chaque maison, dans l’intimité de chaque esprit et dans le monde extérieur, des plus hautes tours à la moindre ruelle du pays et dépassant même les frontières de l’Iran ? Omniprésent et omnipotent, adoré ou détesté, vénéré ou exécré, il régnait par l’amour ou la haine qu’il suscitait, et ces deux sentiments étaient les deux faces du même lien. Le lien le plus tenace qui nous attache à une personne.

Les pouvoirs de l’Envoyé de Dieu

Je me disais petite qu’il n’était pas tout à fait un être humain et j’étais persuadée que si je fixais trop longtemps ses yeux noirs peints sur les fresques ou dans les portraits accrochés aux murs des magasins, il pouvait me changer en pierre. Le regard de Khomeyni, c’était le regard de la Gorgone. Sous son turban se cachaient peut-être des serpents ? Qui sait ? J’avais peur de lui car je sentais que sa colère était infinie et sa vengeance implacable. On raconte qu’une femme dans le sud de Téhéran l’avait insulté et qu’elle avait été transformée en statue de pierre. Des témoins présents sur les lieux juraient l’avoir vue se pétrifier. Ils n’avaient pas besoin de jurer. Je les croyais, moi, sur parole, et j’y voyais la preuve de mes investigations. C’était bien la Gorgone. 

J’ai 8 ans et j’apprends qu’il est mort. Lui, le Guide suprême, l’Envoyé de Dieu, le « Signe miraculeux de Dieu », si je traduis littéralement son titre religieux, ayatollah.

La mort l’a emporté. J’ai du mal à y croire. Je le croyais immortel. Je demande confirmation à mes parents : il est bien mort ? Vous êtes sûrs ? Mais il ne peut pas mourir, il est bien trop puissant. Mes parents éclatent de rire. Tout le monde meurt, voyons. 

Après avoir vu dans le journal de 20h le présentateur français annoncer sa mort et les images de la foule hystérique en Iran se frapper la poitrine et la tête en signe de deuil, j’ai fini par admettre la réalité.

Une foule se lamente après la mort du guide suprême iranien Ruhollah Khomeyni, le 4 juin 1989. Photo Wikicommons/Khamenei.ir

C’est la nuit, je suis dans mon lit et il m’est impossible de dormir. Je pense. Je pense à une chose terrifiante. Tellement terrifiante que tous mes membres se raidissent. Comment se fait-il que Khomeyni n’ait pas réussi à trouver un moyen d’échapper à la mort ? Une formule magique, par exemple, une potion de vie éternelle dont lui seul aurait le secret ou une ruse encore, un piège tendu à Azraël ? Rien de tout cela. Il est mort comme tout le monde. La phrase de mon père résonne dans ma tête : tout le monde meurt, voyons.

« Et si on avait mis en scène sa mort ? »

Tout le monde, donc moi aussi ? Ça me paraît évident. Je vais donc mourir comme Khomeyni,  comme mon père, ma mère, comme tout le monde. Mon corps se refroidit déjà dans ce lit. Les draps deviennent un suaire. Mon lit un tombeau, ma chambre un caveau, et l’appartement entier un mausolée. Je comprends mieux pourquoi tous ces gens en Iran se frappaient le corps, criaient de douleur et de désespoir. C’est parce qu’ils avaient compris eux aussi qu’ils allaient mourir, puisque l’envoyé de Dieu était mort. Mais oui, c’est bien ça : ils ne pleuraient pas pour l’ayatollah mais pour eux-mêmes, misérables créatures destinées à mourir. Je serais morte et la vie continuerait. Sans moi.  C’est injuste. Au journal, on parlait du successeur, un certain Khamenei. Alors c’est ainsi, on meurt et on nous remplace ? T’es plus là, la place est vide, on y met quelqu’un d’autre. On me remplacera aussi ? Je respire avec difficulté. 

Deux jours après, ce furent ses obsèques. J’étais collée à l’écran de la télévision et là, à ma plus grande stupéfaction, j’aperçois au milieu de la foule une sorte de paquet enveloppé d’un drap blanc que les hommes portent sur leurs épaules. C’est lui, c’est le corps de Khomeyni mort. Il est nu comme un vers sous son suaire. Et on enfonce le paquet dans une grande boîte en verre, c’est le cercueil. J’ai l’impression d’une farce. Et si on avait mis en scène sa mort ? Ce n’est peut-être pas lui dans ce paquet de draps. Je me rapproche de l’écran, mes parents me disent de me pousser, mais c’est plus fort que moi, je dois regarder de plus près. Dans le cercueil en verre, on aperçoit son visage. C’est bien lui. Le crâne rétréci, les traits affaissés, les yeux fermés. Il a l’air misérable et vulnérable. Un vieillard rabougri.

Je n’ai plus peur de lui.

Le téléphone sonne. Ma mère décroche. Elle parle en persan. Ça doit être ma grand-mère qui nous appelle souvent d’Iran. Je vois le visage de ma mère se transformer, ses yeux et sa bouche s’ouvrir d’étonnement, elle fait signe à mon père de venir près du téléphone. Celui-ci arrive et prend le petit combiné pour entendre la conversation. Quoi ? Aujourd’hui même ? Il est mort...
commentaires (2)

JE REGRETTE PROFONDEMENT DE DIRE QUE TOUS LES ARTICLES DE VOTRE *L,ORIENT DES ECRIVAINS* NE SONT PAS DU NIVEAU ESPERE.

LA LIBRE EXPRESSION

14 h 25, le 06 octobre 2023

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Commentaires (2)

  • JE REGRETTE PROFONDEMENT DE DIRE QUE TOUS LES ARTICLES DE VOTRE *L,ORIENT DES ECRIVAINS* NE SONT PAS DU NIVEAU ESPERE.

    LA LIBRE EXPRESSION

    14 h 25, le 06 octobre 2023

  • Merci Majdidi de nous avoir offert un tel voyage introspectif . Le prisme de l'enfance est tellement captivant on peut ressentir la curiosité, la confusion et l'innocence d'une enfant confrontée à la mort de cette figure Khomeyni.

    L'Orient Express

    09 h 55, le 06 octobre 2023

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