« En général, quand on a un manque quelque part, on cherche à le compenser avec ce qui marche. Par exemple, si un générateur est en panne, on augmente la production de ceux qui fonctionnent. Mais, au Liban, on cherche au contraire à tout bloquer ! Si la présidence est vacante, on veut ainsi tout arrêter, le Parlement, le gouvernement et tout le reste. » C’est par ces propos que le président de la Chambre a entamé lundi la rencontre avec le président et les membres du conseil de l’ordre des rédacteurs. Au cours de ce long entretien, Nabih Berry n’a pas caché une certaine lassitude face aux multiples impasses du pays. Et en réponse à une question sur sa propre santé, il a lancé : « Moi je vais bien, mais le pays va mal... » Il a malgré tout insisté sur l’importance du dialogue entre les différentes parties, tout en assurant qu’il ne faut pas songer à toucher à l’accord de Taëf, mais plutôt à l’appliquer dans sa totalité, en créant notamment un Sénat sur base confessionnelle, par le biais de l’élection selon le projet de loi dit grec-orthodoxe (chaque confession élit ses représentants), alors que le Parlement, lui, serait formé sur une base « nationale ». Il a ainsi nié toutes les accusations adressées aux chiites de vouloir changer le système.
Berry est revenu sur le blocage des institutions, qui est en train de s’étendre, alors que le principe de « l’action d’urgence » qu’il s’agisse du gouvernement, du Parlement ou d’autres institutions, est reconnu dans le monde et même dans des arrêts du Conseil constitutionnel et du Conseil d’État. Il a rappelé qu’entre 2014 et 2016 (la période de vacance présidentielle qui avait précédé l’élection de Michel Aoun), 77 lois ont été adoptées et promulguées, par ceux-là-mêmes qui s’opposent aujourd’hui à cette procédure.
Au sujet du gouvernement sortant, Nabih Berry a rappelé que l’article 64 de la Constitution précise que la gestion des affaires courantes doit se faire dans le sens étroit. Mais qui définit ce sens-là ? En principe, selon lui, c’est l’urgence des dossiers à traiter qui doit être prise en compte. Par exemple, la désignation d’un nouveau gouverneur de la Banque centrale devrait faire partie des questions urgentes. Tout comme la désignation d’un nouveau chef d’état-major de l’armée, parce que si ce poste n’est pas occupé, le commandant en chef de l’armée ne peut pas quitter le pays. Or Berry a confié devant ses interlocuteurs que le général Joseph Aoun s’est plaint devant lui, au cours de leur dernière rencontre, qu’il devrait se rendre aux États-Unis et au Koweït, mais qu’il ne pouvait pas le faire. Pire encore, le 10 janvier 2024, a ajouté Berry, il n’y aura plus de chef de l’armée après le départ à la retraite du général Aoun. Selon lui, le sens étroit de l’expédition des affaires courantes ne signifie pas laisser la vacance s’installer partout. C’est pourquoi M. Berry estime que nécessité et urgence vont de pair.
Dans ce contexte, le chef du législatif a précisé que le président du Conseil a choisi de ne pas nommer un nouveau gouverneur de la BDL et de ne pas proroger le mandat de l’actuel. Il faudra donc que le premier vice-gouverneur applique le principe de la gestion des affaires courantes. Mais comme il est chiite, cela pourrait réveiller certaines susceptibilités et Berry s’en est dit désolé, tout en ajoutant que c’est pour cette même raison qu’il avait refusé qu’un nouveau directeur de la Sûreté générale soit désigné lorsque Abbas Ibrahim avait atteint l’âge de la retraite.
La présidentielle
Au sujet de la présidence, Nabih Berry a estimé qu’il fallait attendre désormais la deuxième visite de l’émissaire présidentiel français Jean-Yves Le Drian. Il a ajouté qu’une réunion du groupe des 5 (France, USA, Égypte, Arabie saoudite et Qatar) devrait avoir lieu jeudi. « Il faut suivre ces développements, sachant que la seule solution possible reste dans le dialogue », a-t-il dit. Toutefois, pour Nabih Berry, le dialogue ne doit absolument pas porter sur un changement de régime ou même de l’esprit de base du système libanais. À ceux qui lui ont demandé si, comme on le dit, les chiites veulent changer l’accord de Taëf, il a répondu catégoriquement qu’il n’en est pas question. Cet accord reste, selon lui, le meilleur système pour le Liban : « Nous avons beaucoup souffert pour y parvenir. Ce n’est donc certainement pas le moment de le changer. »M. Berry est ensuite revenu sur ses positions quant à l’échéance présidentielle. Il a ainsi rappelé que le 31 août 2022, il avait réclamé l’élection d’un président ayant « une assise chrétienne, une assise musulmane et surtout une assise nationale, un président qui rassemble et ne divise pas, qui est en mesure de nouer des relations avec les pays arabes et avec la communauté internationale ». Il avait ensuite demandé aux 128 députés d’agir de concert pour élire un président ayant ces caractéristiques. Le résultat a été qu’il y a eu 11 séances électorales qui se sont transformées en « un scénario ridicule », selon ses termes. Au cours de ces séances, il y avait d’un côté Michel Moawad et de l’autre le bulletin blanc. Pour sortir de cette impasse, M. Berry a lancé un appel au dialogue, mais les parties avec lesquelles il fallait justement discuter l’ont refusé. « On nous a alors demandé pourquoi vous ne déclarez pas votre candidat ? Nous avons donc appuyé la candidature de Sleiman Frangié et ce fut la douzième séance avec 51 voix pour Frangié et 59 pour Jihad Azour. J’ai de nouveau appelé au dialogue et il a été de nouveau rejeté », a-t-il ajouté. C’est ce qui l’a poussé à déclarer à Jean-Yves Le Drian qu’il ne peut plus diriger le dialogue, vu qu’il est désormais considéré comme ayant un parti pris. « Avec l’entente, tout est possible. C’est ainsi qu’à Doha, en mai 2008, les différentes parties se sont entendues sur l’élection du chef de l’armée de l’époque, Michel Sleiman, à la présidence de la République. Cette entente a permis de faire passer l’élection sans procéder à l’amendement constitutionnel requis pour un fonctionnaire encore en poste ». Serait-il à ses yeux possible de rééditer ce scénario pour élire l’actuel patron de la troupe ? « S’il y a une entente, tout est possible », s’est contenté de répéter le président de la Chambre. Il a, au passage, critiqué ceux qui refusent le dialogue ainsi que l’appel du patriarche maronite Mgr Béchara Raï à une conférence internationale sur le Liban, précisant que les efforts de M. Le Drian et les réunions du groupe des 5 ne sont pas une internationalisation de la crise libanaise, mais une aide pour essayer d’en sortir.
Interrogé sur les relations entre Amal et le Hezbollah, Nabih Berry a répondu que leur alliance est solide, « mais cela ne signifie que nous sommes d’accord sur tout ». Et de rappeler qu’en 2016, il n’était pas avec l’élection de Michel Aoun à la tête de l’État.


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19 h 15, le 11 juillet 2023