Le numéro deux de l’armée marocaine à la Conférence internationale sur l’innovation de défense, dans le sud d’Israël, le 15 septembre 2022. Jack Guez/AFP
Ce report est loin d’être le premier. Jeudi, le royaume chérifien a de nouveau annoncé que le Forum du Néguev, qui devait initialement se tenir dans le pays en mars, était une nouvelle fois repoussé. Sous le parrainage de Washington, ce sommet, qui rassemble les ministres des Affaires étrangères de l’Égypte ainsi que des pays arabes signataires des accords d’Abraham – Émirats arabes unis, Bahreïn et Maroc – ayant normalisé leurs relations avec Israël, s’était tenu pour la première fois en mars 2022 dans l’objectif d’être renouvelé chaque année. Mais au vu des renvois continus de Rabat, l’incertitude plane désormais sur sa tenue.
En cause : l’embarras du Maroc face aux annonces dimanche du gouvernement israélien dirigé par Benjamin Netanyahu, à la tête de la coalition la plus à droite de l’histoire de l’État hébreu, faisant la part belle à l’extrême droite et aux juifs ultraorthodoxes. Le Premier ministre israélien a annoncé que la construction de plus de 4 500 unités de logement dans plusieurs colonies illégales en Cisjordanie occupée devrait être approuvée la semaine prochaine. Benjamin Netanyahu a simplifié l’approbation finale de ces projets, désormais bien plus faciles à mettre en place. Leur gestion, qui dépendait jusqu’alors du ministère de la Défense, a en outre été confiée à l’ultranationaliste israélien et suprémaciste juif Bezalel Smotrich, à la tête du portefeuille des Finances, lui-même colon et partisan acharné de l’annexion de la Cisjordanie…
La cause palestinienne
Cette annonce intervient après que plusieurs attaques de grande ampleur se sont succédé cette semaine dans les territoires occupés depuis le raid israélien de lundi sur Jénine (nord de la Cisjordanie), tuant sept Palestinien et en blessant plus de 90. Si le royaume chérifien n’a pas officiellement justifié sa décision, les propos d’un fonctionnaire israélien rapportés sous le couvert de l’anonymat par le site Bloomberg laissent peu de place au doute : la construction de plus de 4 500 unités de logement supplémentaires ainsi que leur contrôle par Bezalel Smotrich en sont à l’origine. Selon le fonctionnaire précité, des discussions entre le Maroc et l’État hébreu penchaient pour fixer le sommet au mois de juillet, avant que le report ne soit annoncé par Rabat, confirmant la suspension de ces pourparlers.
Car depuis l’arrivée en décembre dernier de la coalition dirigée par Benjamin Netanyahu, les pays arabes partie au sommet ressentent un malaise à s’engager publiquement avec le nouvel exécutif. Un embarras d’autant plus fort au vu du contraste frappant avec l’attachement de leurs populations à la cause palestinienne. « Ce que pense le régime est une chose, ce que pense l’opinion publique en est une autre », souligne Aaron David Miller, expert au cercle de réflexion Carnegie Endowment for International Peace. Selon une enquête du Baromètre arabe datant de début 2023, 64 % des Marocains s’opposent à la normalisation des relations entre leur pays et Israël, parmi lesquels 34 % se disent « fortement opposés ».
Des désaccords qui n’ont pourtant pas empêché le royaume chérifien d’intensifier depuis 2020 sa coopération avec Israël dans de nombreux domaines, comme l’économie, la défense, la sécurité ou le tourisme, tandis que l’objectif du Forum du Néguev est de booster ceux de la santé, de l’économie ou encore du changement climatique et de l’eau. Car si les pays arabes continuent d’adopter une posture favorable à la question palestinienne, les accords de normalisation avec Israël sont liés par d’autres enjeux. « La réalité est que les accords d’Abraham n’ont pas été conclus entre des pays qui étaient en état de confrontation active ou de guerre, comme cela est le cas avec l'Égypte ou la Jordanie, qui partagent une frontière commune avec l’État hébreu, observe Aaron David Miller. Les effusions de sang, la violence et les traumatismes qui ont caractérisé les relations entre Israël et l’Égypte ou la Jordanie n’ont rien à voir avec les accords conclus avec Bahreïn, les Émirats arabes unis ou le Maroc. Ces nouveaux traités “hors conflit” sont bien moins vulnérables à ce qu’il se passe dans l’arène palestino-israélienne. »
Le Sahara occidental
N’ayant jamais été totalement interrompus, les liens entre Rabat et l’État hébreu tiennent également à la présence historique au Maroc d’une communauté juive avant la création d’Israël en 1948, aujourd’hui estimée à quelques milliers, tandis que près de 700 000 d’entre eux vivent actuellement dans l’État hébreu après avoir émigré. Mais si les deux pays ont accéléré leurs échanges économiques depuis leur accord de normalisation, la coopération politique et diplomatique semble en reste. « La normalisation économique s’est renforcée jour après jour, mais cela se serait peut-être produit sans leur accord, suggère Abderrahim Chalfaouat, chercheur spécialiste des relations maroco-américaines à l’Université Hassan II, à Casablanca. On ne peut pas en dire autant de la partie diplomatique. »
Sur le terrain, les avancées politiques et diplomatiques piétinent, alors que les bureaux de liaison respectifs des deux pays installés à Tel-Aviv et à Rabat n’ont toujours pas été transformés en ambassades. Une donnée qui pourrait cependant changer si Israël venait à reconnaître officiellement la souveraineté de Rabat sur le Sahara occidental, vaste zone désertique disputée par le royaume chérifien et les indépendantistes sahraouis du Front Polisario, soutenus par Alger. En 2020, la reconnaissance par le président américain de l’époque, Donald Trump, de la souveraineté marocaine sur cette région avait été considérée comme un cadeau fait en échange de la signature par Rabat des accords d’Abraham. Selon une source diplomatique récemment citée par l’agence Reuters, le gouvernement israélien réfléchirait actuellement à concéder cette avancée au Maroc, qui envisagerait justement d’organiser le Forum du Néguev dans la zone disputée en guise de démonstration de force. « Israël va probablement reconnaître cette souveraineté prochainement, estime Aaron David Miller. Une annonce qui s’inscrit dans ses efforts pour maintenir un ensemble d’intérêts séparés entre Israël et les pays arabes en dehors de la question palestinienne. »



