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Monde - TERRORISME

Afrique du Sud : Plaque tournante du financement du jihadisme, selon une enquête

Certaines pratiques répandues dans le pays permettent de contourner facilement les mesures de contrôle pour lutter contre les transferts de fonds à destination de groupes terroristes.

Afrique du Sud : Plaque tournante du financement du jihadisme, selon une enquête

Capture des caméras de surveillance lors de l'attaque du centre commercial de Westgate à Nairobi le 21 septembre 2013. Photo AFP

L'Afrique du Sud n'a jamais été réellement concernée par les attentats jihadistes. Sa démocratie est solide, son économie stable. Elle est pourtant considérée comme une place forte du financement du groupe Etat islamique (EI) et d'autres organisations islamistes.

Le pays le plus développé du continent a été pointé du doigt en premier par les Etats-Unis, qui ont sanctionné en 2022 des entreprises et ressortissants sud-africains soupçonnés de faciliter des transferts de fonds au profit de l'EI, dont l'Afrique est devenue le principal espace de conquête depuis la perte de son califat en Irak et en Syrie, en 2019.

"La vigilance n'a pas été suffisante pendant 20 ans parce que l'Afrique du Sud n'a pas été touchée du tout par les problèmes de terrorisme", explique Hans-Jakob Schindler, directeur du centre de réflexion Counter-Extremism Project (CEP).

En mars, la Groupe d'action financière (Gafi), organisation de lutte contre le blanchiment, basée à Paris, a placé l'Afrique du Sud sur une "liste grise" de pays manquant de rigueur dans la lutte contre le financement des activités illicites. "Il est maintenant internationalement admis que nous sommes une plaque tournante", regrette l'experte de l'antiterrorisme sud-africaine Jasmine Opperman. Un phénomène notamment lié à la nature démocratique du pays, et à un système bancaire à la fois très développé et suffisamment ouvert pour permettre toutes sortes d'activités occultes.

Accroissement des fonds 

La prise de conscience intervient alors que l'EI, comme el-Qaëda, a fait de l'Afrique l'axe central de son développement. Des groupes lui ayant prêté allégeance essaiment aujourd'hui en Somalie et au Sahel, autour du lac Tchad et au Mozambique, ainsi qu'en République démocratique du Congo (RDC). "Depuis cinq ans, l'Afrique est devenue de plus en plus importante" pour le groupe, relève Hans-Jakob Schindler.

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Mais le rôle de l'Afrique du Sud dans la prolifération de l'EI date de plus d'une décennie, assure Ryan Cummings, analyste pour la société de conseil privée Signal Risk, installée au Cap. "Évidemment, avec la poussée de l'EI et sa présence directe au Mozambique", émerge la thèse d'un "accroissement des fonds (...) venant d'Afrique du sud vers le Mozambique et des groupes du continent africain, en particulier la filiale de l'EI en RDC", souligne l'analyste. Il cite par exemple des informations de services de renseignement selon lesquels les chebabs somaliens y ont fait transiter des fonds après les attaques du centre commercial Westgate à Nairobi, en 2013.

Car en Afrique du Sud, le cocktail est détonnant: un système financier opérationnel, des éléments islamistes, une démocratie aux frontières poreuses, une corruption endémique et des organisations criminelles structurées de longue date.

 57 000 Cartes SIM

Dans le viseur, "ce sont des personnalités extrémistes sud-africaines bien connues, actives depuis bon nombre d'années. Elles tirent profit de structures financières ouvertes", résume Tore Hamming, du Centre international pour l'étude de la radicalisation à Londres. L'argent circule via une multitude de transferts de sommes trop faibles pour attirer l'attention. L'équivalent de plus de 315 millions d'euros a ainsi quitté l'Afrique du Sud pour le Kenya, la Somalie, le Nigeria et le Bangladesh, via quelque 57 000 cartes SIM non enregistrées, entre 2020 et 2021, selon une enquête de l'hebdomadaire sud-africain Sunday Times.

Un procédé très difficilement décelable par les organismes de services secrets. D'autres fonds transitent en outre par le système hawala, une méthode de paiement informelle fondée sur la confiance, encore plus complexe à tracer que les transferts bancaires. 

Et les fonds proviennent de toute une gamme d'activités. Du trafic de drogue aux minerais précieux,  à travers des sociétés-écrans agissant dans les secteurs des pierres précieuses, de l'or ou du bâtiment, selon le Trésor américain, en passant par les prises d'otages ou l'extorsion de fonds via de faux profils sur l'application de rencontres Tinder. Les statistiques de la police sud-africaine témoignent à cet égard d'un doublement des enlèvements (4 000) entre juillet et septembre 2022, par rapport aux trois mois précédents.  

Réouverture d'anciens dossiers 

L'ampleur des sommes destinées aux jihadistes reste inconnue, comme les logiques qui président à leur répartition au sein des filiales régionales des groupes. Mais l'argent ne manque pas: les groupes jihadistes "gagnent plus que nécessaire", assure Hans-Jakob Schindler. "On ne peut croire une seconde qu'une entreprise ou activité économique dans une zone qu'ils contrôlent pourrait continuer à opérer sans les payer. Cela n'est jamais arrivé". Des documents internes à l'EI, consultés par Tore Hamming, montrent ainsi que la moitié des fonds récoltés par le groupe en Somalie est conservée. Un quart est reversé à la centrale de l'organisation, le quart restant étant partagé entre le Mozambique et la RDC.  

Dans le dossier sud-africain, l'un des suspects pointés du doigt par Washington s'appelle Farhad Hoomer, 47 ans, basé à Durban. En 2022, il a fait l'objet de sanctions du Trésor américain pour "un rôle de plus en plus central dans la facilitation de transferts de fonds depuis le sommet de la hiérarchie jusqu'aux filiales à travers l'Afrique". Lui nie travailler pour l'EI. Contacté, il a évoqué sa "surprise", affirmant n'avoir "aucune idée" de l'origine des sanctions. "J'attends les preuves depuis un an". Arrêté en 2018, il était accusé de préparer la pose d'engins incendiaires près de mosquées et magasins avant que toutes les accusations ne soient levées. 

Mais l'Afrique du Sud a depuis rouvert certains dossiers et témoigne de sa volonté de nettoyer son système financier. Martin Ewi, coordinateur d'un observatoire du crime pour l'Institut des études de sécurité (ISS) à Pretoria, qui travaille main dans la main avec le gouvernement, indique à cet égard que plusieurs individus font l'objet d'enquêtes sur des faits remontant désormais jusqu'à 2017-2018. "Le gouvernement a adopté une approche très volontariste", veut-il croire aujourd'hui.

Plusieurs textes ont été adoptés à la hâte au Parlement, notamment un sur le blanchiment et la lutte contre le financement du terrorisme, promulgué par le président Cyril Ramaphosa juste avant Noël. Et le 19 mai, le ministre de la Sécurité Khumbudzo Ntshavheni a promis de veiller à ce que "le territoire sud-africain ne soit plus utilisé pour préparer, faciliter ou mener à bien des actes de terrorisme, ou acquérir, déplacer, stocker et utiliser des fonds en soutien du terrorisme".

L'Afrique du Sud n'a jamais été réellement concernée par les attentats jihadistes. Sa démocratie est solide, son économie stable. Elle est pourtant considérée comme une place forte du financement du groupe Etat islamique (EI) et d'autres organisations islamistes.

Le pays le plus développé du continent a été pointé du doigt en premier par les...
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