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Culture - Rencontre

Si la danse n’est pas pour nous, pour qui serait-elle ?

Omar Rajeh, dans un solo de 60 minutes, offre un spectacle comme le fruit d’une longue quête sur le sens de la danse. « Danser, c’est pas pour nous » (« Dance Is Not For Us ») est un hommage rendu à Beyrouth et à la danse, du 8 au 10 juin, au théâtre Monnot.

Si la danse n’est pas pour nous, pour qui serait-elle ?

Omar Rajeh : « Je vais vous raconter mon histoire. » Photo Elizabeth Pearl

Quel(le) jeune danseur (danseuse) en puissance n’a-t-il (elle) pas entendu cette phrase scandée par ses parents : « Danser, c’est pas pour nous » ? Titre de la nouvelle création chorégraphique en solo de Omar Rajeh assisté par Mia Habis, cette affirmation ouvre un panel de questionnements que les deux artistes soulèvent : « D’abord, qu’est-ce que la danse ? Est-elle vraiment un métier ? Et si la danse n’est pas pour nous, pour qui serait-elle ? Abandonner ses rêves pour rester dans des systèmes inchangés où l’on assure ses fins de mois et sa sécurité financière sans prendre de risques, dans un pays constamment instable, n’a-t-il pas été le mauvais chemin pris par tant de talents en puissance ? » « Avons-nous bien fait de choisir la danse ? Pour qui et pour quoi les danseurs sont-ils sur scène ? Où se situent les frontières et les limites de la danse dans notre monde d’aujourd’hui ? » s’interrogent Omar Rajeh et Mia Habis.Danser, c’est pas pour nous interroge aussi la notion du pouvoir de l’artiste ; est-il à la merci du programmateur, du politicien, de la ville, du pays où le social et le culturel ne cessent de s’entremêler et de se confondre ? Comment la danse s’impose-t-elle en tant qu’acte d’existence ? Avons-nous le pouvoir de définir notre présence ? Car, s’il existe bien une chose essentielle en laquelle les deux danseurs croient, c’est la présence.

Une palette chorégraphique infinie
Pour Omar Rajeh, la danse, avant d’être une esthétique du mouvement et une beauté du geste, est une présence, une expression de l’être en tant qu’existant. La danse, au-delà de la souplesse et de la performance, est une liberté totale ; celle d’exister, de contrôler sa vie, de prendre ses propres décisions, d’être, tout simplement. « On a besoin de danser pour prouver que l’on existe. Si toute la philosophie contemporaine est basée sur la quête de soi, le devenir soi-même, le connais-toi toi-même, pour moi, ce qui importe, c’est de créer son propre soi, martèle le chorégraphe-danseur. Nous avons été éduqués pour appliquer ce que l’on nous a appris plutôt que d’inventer et de créer. On passe sa vie à chercher son soi au risque de le perdre. L’essentiel est dans le moment. » « La pièce revient, explique Mia Habis, sur notre parcours de danseurs au Liban où l’on puise dans nos expériences et dans notre passé. Qu’est-ce qui nous a motivés à faire de la danse depuis très jeunes dans un pays qui n’avait aucune infrastructure, aucun soutien ? C’est un bout de notre histoire et notre long parcours jonché d’obstacles : (la compagnie de danse, NDLR) Maqamat (le festival de danse contemporaine, NDLR) ? Bipod (l’espace de représentations, NDLR) ? Citerne, (les rencontres, NDLR), Takween, les créations, les tournées... » Pour le couple, il était primordial de présenter ce spectacle en avant-première à Beyrouth avant de le faire tourner dans d’autres villes de par le monde. « Le public libanais va la percevoir comme aucun autre public ailleurs », estiment-ils. Comment le public réceptionne le spectacle ? C’est une question qui se pose au moment de la création et spécialement dans ce spectacle où le public fait partie intégrante de la pièce. » Une pièce qu’ils conçoivent non pas comme une représentation, mais comme un partage. « La palette chorégraphique de Omar, où il part dans des propositions du corps, est infinie, note Mia Habis. Nous avons réfléchi encore plus fortement la relation qu’il va y avoir avec le public, et Omar semble lui dire : je vais vous raconter mon histoire avec toute son intimité et toute sa mise à nu. » Au spectacle vient s’insérer un texte pour faire partie intégrante de la chorégraphie, il n’est pas un support, mais complète le spectacle, a sa propre chorégraphie et son propre mouvement, il vit tout seul sur scène.


La présence de Omar Rajeh comme une expérience corporelle. Photo Elizabeth Pearl

L’incertitude comme condition d’apprentissage
Pour le danseur-chorégraphe, tout est basé sur l’urgence du mouvement.« Quand les danseurs arrivent sur scène à un moment où ils sont perdus, ne sachant plus où aller ou quoi faire, explique Omar Rajeh, c’est le moment important où ils partent à la quête du nouveau, l’étonnement est vital et constructif. Les contraintes liées à l’incertitude du milieu produisent un effet sur la présence et activent le processus d’exploration. Car, lorsqu’on sait exactement où l’on va et ce que l’on doit faire, quelle place garde-t-on à la création et au nouveau ? Si on répète sans cesse les mouvements que l’on a appris, où se situe la part de créativité ? », s’interroge celui pour qui le danseur dépasse un simple copier-coller des mouvements anticipés. « Et l’on a droit à des moments de pure grâce, lance Rajeh. Pareil à celui que l’on jette à l’eau, il lui faut nager, et s’il ne sait pas, il lui faut être inventif. Tout est dans l’urgence d’être. L’acte de création se fait donc dans l’instant T mobilisant l’être dans son ensemble et l’ensemble des corps multiples qui le composent, et non un seul qui le définit dans sa performance physique. »

Un réservoir de créativité
Toutes les danses (contemporaine, classique, folklorique, moderne) sont basées sur la condition physique et sur le centre de gravité du corps. Pour Omar Rajeh, la danse ne part pas d’un seul centre de gravité et la base du mouvement ne réside pas uniquement dans la condition physique. Le corps n’est pas une seule entité, il est plusieurs entités, affirme l’artiste. Il est plusieurs corps, comme une composition de systèmes où chaque entité a sa dynamique, sa présence. Tout se modifie, et l’interaction entre toutes ses parties construisent la composition. L’augmentation des interactions favorise l’émergence de la composition et la rend plus puissante. L’interaction entre tous ces mouvements crée la danse. « Mon approche au mouvement est une composition de tous ces centres de gravité situés un peu partout dans le corps, c’est un jeu de pouvoir. La dynamique est un pouvoir de présence, c’est une combinaison de tous ces centres. La présence, pour Omar, se définit comme une expérience corporelle ancrée à la fois sur soi et dans son environnement. Être présent, c’est être près de ses sens. La présence demeure cependant accrochée à la notion d’espace-temps. Elle est donc la capacité de se concentrer sur soi et sur l’extérieur. L’approche de Omar est très complète, renchérit Mia Habis, elle invite tout le corps, il n’y a pas de représentation du geste, le mouvement ne vient pas d’une intention de représenter quelque chose, mais de générer quelque chose à partir de différentes pulsions de corps qui émergent, il y a toujours une raison derrière le geste. Le corps est un réservoir de créativité, il est en constante création et re-création, c’est un abord très florissant très riche de propositions que ces inter-relations et interpulsions. » Être en jouissance de son corps, laisser s’ouvrir les possibilités avec une part de liberté et une part d’engagement physique. Voilà ce qu’est la danse, selon ce duo dynamique.

Reste la question ultime que se posent Omar Rajeh et Mia Habis : « Qu’est-ce qui fait que l’on décide à un moment donné de prendre un billet pour aller assister à un spectacle de danse ? Est-ce un acte culturel ou un simple loisir ? Va-t-on au théâtre comme on irait à une manifestation ? Le public est-il passif ou partie intégrante du spectacle ? Revisiter notre regard sur la culture est urgent », affirment les deux danseurs, qui estiment très important de revenir, aujourd’hui, sur le véritable sens de la culture avec un besoin essentiel de la réinventer.

« Danser, c'est pas pour nous », théâtre Monnot, du 8 au 10 juin, à 20h30. Billets chez Antoine Ticketing.

Concept et chorégraphie : Omar Rajeh ;
Assistante chorégraphe : Mia Habis ;
Composition musicale : Joss Turnbull et Charbel Haber ;
Conception lumière / direction technique : Christian François ;
Administrateur : Jean-Louis Pagnon ;
Avec le soutien de la DRAC Auvergne Rhône-Alpes. 
Quel(le) jeune danseur (danseuse) en puissance n’a-t-il (elle) pas entendu cette phrase scandée par ses parents : « Danser, c’est pas pour nous » ? Titre de la nouvelle création chorégraphique en solo de Omar Rajeh assisté par Mia Habis, cette affirmation ouvre un panel de questionnements que les deux artistes soulèvent : « D’abord, qu’est-ce que la danse ? Est-elle vraiment un...

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