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Lifestyle - Photo-roman

Ce qu’il y a dans une « chaffé » de café libanais

À propos de ce qu’évoque pour nous une gorgée du précieux liquide noir...

Ce qu’il y a dans une « chaffé » de café libanais

Photo G.K.

Ma mère a tenu à m’apprendre ceci avant que je ne parte, ça lui semblait essentiel de me le transmettre. Alors un matin, je me suis posté près d’elle devant la gazinière et je l’ai regardée faire. Elle a versé de l’eau dans une rakwé, je ne trouve pas d’équivalent à ce mot hélas ! intraduisible. Peut-être une toute petite casserole longiligne et cabossée, en cuivre, avec un manche en bois, qui est la même du plus loin que je me souvienne. Elle m’a dit : « Tu mets une généreuse cuillère pour chaque tasse » en versant lentement le café moulu (de chez Tafesh, le meilleur !) sur l’eau bouillante, et « même un peu plus puisque tu aimes la achwé ». Elle a doucement touillé le mélange qui, quelques secondes plus tard, s’est mis à frémir, gonfler et monter. Mousse virant du doré aux couleurs d’une terre mouillée. « Tu retires du feu avant que ça ne déborde, attention, sinon c’est raté », m’a-t-elle expliqué en faisant ce geste dont seuls les Libanais ont la maîtrise parfaite.

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Cette chorégraphie de la rakwé qu’on éloigne du feu et qu’on laisse reposer, le temps que la mixture redescende et qu’on en extrait la achwé, cette crème ardente à la surface, pour en verser un peu au fond des tasses. « Tu répètes ça juste une seconde fois, pour ne pas que le café soit trop dilué, qu’il soit bien mousseux. » Armé de cette technique bien plus compliquée qu’elle n’y paraît, armé de cette chose si précieuse pour nous au Liban, il m’arrive désormais d’essayer de reproduire les gestes de ma mère, son café, chez moi à Paris, sur ma plaque à induction. Inutile de dire que ce n’est jamais la même chose, qu’il me faudra encore des années de pratique, et que neuf fois sur dix, le résultat est totalement raté. « Du jus de chaussettes », rigole M. avec les lèvres pincées de dégoût, et je finis donc par me rabattre sur ma machine à café américain qui me livre chaque jour, et sans surprise, le même café que la veille. Sauf que fiasco ou pas, jus de chaussettes ou pas, il suffit que la rakwé tremble et que mon appartement soit aussitôt enrubanné par ces effluves chaudes et rondes, pour que je retrouve l’odeur d’un matin au Liban et les souvenirs qui viennent avec.

Photo G.K.

Un cheval dans le marc

Dans cette tasse de café pourtant raté, me revient l’image de ma grand-mère dans ses chemises de nuit improbables, son visage le matin à 6h qui tout d’un coup s’illumine à la première gorgée, alors qu’elle déplie L’Orient-Le Jour et déploie son attirail pour retoucher sa manucure. Sa rakwé bleue, aux motifs de fleurs élimées, se vidait toujours pile-poil quand le journal avait fini d’être parcouru. À ce moment, elle retournait sa dernière tasse d’une impulsion assurée, en la recouvrant bien avec la petite assiette pour ne pas que ça coule partout ; un autre geste que je ne maîtriserai jamais. Tellement de signes occultes dont elle jurait qu’ils sont prémonitoires, des millions d’histoires invisibles, des tunnels bouchés et des routes qui s’ouvrent, des pistes et des chemins cachés se traçaient alors le long des zébrures du marc, à l’intérieur de la tasse noircie. Soupir ou soulagement, c’était selon ce que le marc lui chuchotait dans ce langage mystérieux dont elle comprenait la moindre forme, l’indice le plus infime, tout ce que le commun des mortels ne pouvait voir ou comprendre. Un matin, en retournant sa tasse, elle avait vu quelque mauvais augure. La chose en question s’était produite, on n’a jamais su ce que c’était, ma grand-mère avait refusé de nous le dire, mais depuis ce jour, elle n’a plus jamais voulu lire dans le marc. Dans une tasse de café, il y a tant de mères libanaises qui, un après-midi en jouant aux cartes, auraient vu la forme d’un cheval dans le marc. Réjouissance à l’espoir que leurs filles trouveront un mari, enfin. Ou sinon auraient repéré un (mauvais) œil qu’elles écraseront aussitôt, à la force de leur pouce, pour en conjurer le sort. Ou sinon vous diront : « Abda ! Il y a une rentrée d’argent ! »

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Dans une chaffé à café, petite tasse arrondie et sans manche, à motifs de losanges arrondis et de fleurs, verts, rouges ou bleus, il y a encore le souvenir de vieilles mains qui tremblent. Celles d’étrangers dans un village qui, depuis leurs terrasses sous les vignes, vous inviteront à les rejoindre et vous gaveront de pastèques, de prunes, de pêches et de raisins disposés sur des plateaux en plastique à motif vichy. Il y a aussi, le légendaire bruit de ces lèvres qui aspirent, ce fffff un peu agaçant que l’on fait pour renforcer, pour prolonger le plaisir d’une gorgée de café. Peut-être l’empreinte du rouge à lèvres d’une prof d’arabe, dans une salle de profs d’où les copies d’examens ressortaient toujours avec l’odeur lointaine d’arabica, servi dans des petits gobelets en plastique marron. Il y a l’écho des voix qui murmurent dans une visite de condoléances où les serveurs tournent avec des plateaux où s’alignent des tasses, des petites assiettes et une rakwé encore brûlante. Il y a la fin d’un déjeuner au bord de la mer, le long d’une table où l’arak fait rire aux éclats et donne envie de s’endormir dans le soleil qui s’éteint. Il y a la voix d’un serveur, qui, après un dîner, fera le tour de la table pour vous servir en vous demandant : « Helwé aw morra  » (avec ou sans sucre ?) Il y a la mémoire d’un salon de famille, de moments banals mais désormais précieux, maintenant que chacun est d’un côté du monde. Il y a en fait ça surtout dans une tasse de café libanais, un goût de la maison…

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commentaires (5)

Gilles Khoury, merci d'avoir fait renaître pour nous les gestes, les objets et les moments précieux d'une tradition conviviale bien ancrêe dans la vie quotidienne des Libanais.

kaldaoui joyce

04 h 59, le 01 juin 2023

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Commentaires (5)

  • Gilles Khoury, merci d'avoir fait renaître pour nous les gestes, les objets et les moments précieux d'une tradition conviviale bien ancrêe dans la vie quotidienne des Libanais.

    kaldaoui joyce

    04 h 59, le 01 juin 2023

  • Dès mon premier séjour au Liban il y a un demi-siècle , la rakwé était la cafetière .Surtout que je n'ai connu que les rakwés en métal émaillé bleu fabriqués en Roumanie et les tasses sans anses fabriquées en Chine .

    Yves Gautron

    21 h 11, le 29 mai 2023

  • Superbe comme chaque fois!

    Mokhbat Georges

    19 h 20, le 29 mai 2023

  • ????Merci

    sejean sejean

    18 h 29, le 29 mai 2023

  • ❤️❤️❤️❤️

    Atallah Mansour Simone

    03 h 02, le 29 mai 2023

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