Le président turc Recep Tayyip Erdogan, candidat de l’Alliance du peuple à sa réélection, durant un discours de campagne le 30 avril 2023 à Ankara. Adem Altan/AFP
Pas un meeting ou presque sans une attaque verbale : à moins de dix jours des élections présidentielle et législatives turques, les communautés
LGBTQ+ sont plus que jamais la cible du camp Erdogan, déterminé à leur livrer une « guerre culturelle ». « Aucun LGBT ne peut être le produit de cette nation ! » a fulminé samedi le président turc Recep Tayyip Erdogan lors d’un meeting à Izmir. La veille, son très droitier ministre de l’Intérieur, Süleyman Soylu, s’était élevé contre la « religion » LGBTQ+ importée selon lui « de l’Amérique et de l’Europe ». « Si vous laissez partir (Recep) Tayyip Erdogan, qui viendra à sa place ? Quand ils parlent des LGBTQ+, ça inclut le mariage des animaux et des humains », a-t-il lancé en guise d’avertissement aux électeurs tentés de voter pour l’alliance de l’opposition.
Le président turc, qui taxe régulièrement les LGBTQ+ de « pervers » et de « déviants » depuis son arrivée au pouvoir en 2003, les a de nouveau visés mercredi, dans la province conservatrice de Rize (Nord-Est) d’où sa famille est originaire, qualifiant ses principaux opposants de « pro-LGBT » afin de les discréditer. « Nous sommes contre les LGBT !
Pour nous, la famille est sacrée ! » a-t-il martelé jeudi devant une foule de partisans réunis à Giresun, autre grande ville du Nord-Est.
Pour les observateurs, le chef de l’État, champion de la majorité conservatrice, cherche à galvaniser sa base dans la dernière ligne droite avant le double scrutin du 14 mai. D’autant que les sondages donnent l’opposition en bonne posture, profitant des difficultés économiques du pays. Si l’homosexualité n’est pas pénalement réprimée en Turquie – contrairement à une grande partie des pays à majorité musulmane –, l’homophobie y reste très largement répandue. « (Erdogan) tente d’unifier les masses derrière lui en attisant les perpétuelles guerres culturelles. Il fait campagne dans les mosquées, prétend à tort que l’opposition fermera la Direction des affaires religieuses (Diyanet) et ostracise la communauté LGBTQ en la décrivant comme polluée par des “virus” et des “pervers” », souligne Gönül Tol, directrice du programme Turquie au Middle East Institute (MEI), à Washington.
Calculs électoraux
Les associations de défense des droits LGBTQ+, en première ligne cette dernière décennie de la contestation du pouvoir islamo-conservateur du président Erdogan, notamment lors des grandes manifestations de 2013 dites de Gezi, s’inquiètent des charges répétées du chef de l’État. « L’Alliance du peuple (dominée par le parti présidentiel, NDLR) a transformé le rejet des LGBTI+ en stratégie électorale », normalisant un discours qui « alimente la haine envers les LGBTI+ », souligne l’association Kaos GL.
Pour elle, « la rhétorique anti-LGBTI+ permet également de camoufler les violations des droits des LGBTI+ ». L’an dernier, près de 400 personnes ont ainsi été arrêtées à Istanbul au cours de la Marche des fiertés LGBTQ+. La manifestation, jadis l’une des rares à être organisées chaque année dans un pays à majorité musulmane, est interdite depuis 2015 par le gouverneur de la ville. Cette même année, déjà en période électorale, le président Erdogan avait exploité la rhétorique
anti-LGBTQ+. « Nous ne sommes pas ceux qui nomment des homosexuels », avait-il lancé, en visant alors un candidat à la députation d’un des partis de l’opposition.
Pour Gönül Tol, le président turc risque toutefois d’échouer à diviser l’alliance de l’opposition, malgré la présence en son sein de plusieurs formations issues de la mouvance islamo-conservatrice. À l’opposé du président sortant et de son Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur), le candidat de l’alliance de l’opposition, Kemal Kiliçdaroglu, s’est engagé à « respecter les croyances, modes de vie et identités de chacun ». « Je servirai 85 millions de personnes sans distinction. Chacun respectera l’identité de chacun. L’identité de chacun est son honneur et sa dignité », a promis à nouveau mardi le chef du Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate).
Remi BANET/AFP

