Critiques littéraires

Dix-huit auteurs et l’enfance-pays

Dix-huit auteurs et l’enfance-pays

D.R.

Diaristes libanais, Collectif, Les Moments littéraires n°49, 2023, 252p.

Plus proche d’un recueil, un peu dans l’esprit de la NRF, la revue Les Moments littéraires paraît depuis 1999. Qu’est-ce qui a bien pu motiver le discret Gilbert Moreau, à fonder et porter à bras le corps ce projet semestriel dédié à l’écriture intime entre journaux et carnets, correspondances, récits autobiographiques, autofiction ? On pourrait déduire de la date du lancement qu’il s’agissait pour le créateur de cet ensemble de construire une sorte de navire littéraire appelé à franchir les rugissants du siècle et les hurlants du millénaire, charriant dans ses cales l’écriture d’une époque tourbillon. D’encre et de mots, mais aussi de sueur et de larmes, organique autant qu’intellectuelle, Les Moments littéraires atteint son 49e numéro en faisant escale au Liban.

Un jour, une vingtaine d’auteurs libanais, dont dix-huit jouèrent le jeu, reçurent sans doute un courrier similaire les invitant à livrer des « extraits inédits de journaux intimes, de carnets d’écrivain ou de voyage d’environ 25 000 caractères, espaces compris ». La pièce pour laquelle M. Moreau recrutait ainsi ses instrumentistes fait partie d’une suite de numéros « géographiques » lancée avec l’idée « d’offrir un large panorama des écrivains-diaristes francophones d’un pays ».

Publier l’intime, rendre public le privé, paradoxale démarche qu’ont accepté d’entreprendre Karl Akiki auteur de la préface qui survole toute une histoire de la langue française au Liban, Ritta Baddoura, Gérard Bejjani, Antoine Boulad, Sabyl Ghoussoub, Joana Hadjithomas, Ghada Hatem-Gantzer, Gisèle Khayata-Eid, Percy Kemp, Mazen Kerbaj, Béatrice Khater, Georgia Makhlouf, Chloé Mazlo, Diane Mazloum, Sélim Nassib, Caroline Torbey, Ramy Zein et Laura Menassa, photographe dont les clichés rassemblés sous le titre « Autoportraits » permettent, selon ses mots « de garder en mémoire un journal délicat sur l’étrangeté de la vie et du temps ».

On sourira au souvenir d’une enfance sous les bombes, entre nausée et barbe à papa, évoqué par Ritta Baddoura. Gérard Bejjani choisit d’écrire une lettre à un « toi » imaginaire qui pourrait tout aussi bien être « soi », où se déploient toutes les nuances de l’amour et de la mort entre souvenirs de voyage, de lecture et d’enfance. Antoine Boulad joue sur les mots pour raconter son regard de Libanais immergé dans la littérature française et le biais que celle-ci confère à son appréhension du monde. Sabyl Ghoussoub occupe dans son appartement parisien un temps volé par la Covid en noircissant au hasard des carnets offerts par Christophe Donner. Joana Hadjithomas partage avec le lecteur le « sismographe de ses humeurs », des graphes illustrant son niveau de bonheur, par lesquels elle commençait les cahiers d’adolescente qui constitueront, parmi d’autres archives, la matière de son film avec Khalil Joreige, Memory Box. Ghada Hatem-Gantzer, gynécologue obstétricienne, fondatrice de la Maison des femmes de Saint-Denis pour les femmes victimes de violences, raconte un été à Marseille où elle surveille le chantier d’un béguinage qu’elle fait construire avec une amie pour anticiper la solitude du grand âge. Gisèle Khayata-Eid évoque le bonheur d’être grand-mère, terni par les malheurs d’autrui dans un Liban en déliquescence. Percy Kemp raconte son « pas de côté » dans un monde qui se défait. L’artiste, musicien et bédéiste Mazen Kerbaj se contraint à des bulles sans dessin pour illustrer des interrogations-aphorismes. Béatrice Khater conjugue écriture et médecine sous forme de médecine narrative. Georgia Makhlouf évoque ses séjours au Liban entre deux voyages, observatrice distante et actrice immergée. Chloé Mazlo va pour une chronique d’un voyage au Liban par voie terrestre ; Diane Mazloum pour un récit tendre des difficultés libanaises avec un arrêt au carrefour du 4 août 2020, « le jour où les Libanais ont perdu leur humour ». Sélim Nassib partage la genèse mentale de son roman Le Tumulte. Caroline Torbey mesure à l’aune d’un voyage Beyrouth-Genève la profondeur du gouffre libanais. Ramy Zein, enfin, se penche sur son travail, au sens d’accouchement, d’écrivain libanais francophone, la fabrication d’un roman et sa rencontre avec le public.

Ces auteurs ont finalement tout en commun, à commencer par le lien libanais dont aucun d’entre eux n’est indemne. Ce numéro 49 des Moments littéraires le conserve telle une archive confidentielle d’un pays fatigué d’être imaginaire.

Diaristes libanais, Collectif, Les Moments littéraires n°49, 2023, 252p.Plus proche d’un recueil, un peu dans l’esprit de la NRF, la revue Les Moments littéraires paraît depuis 1999. Qu’est-ce qui a bien pu motiver le discret Gilbert Moreau, à fonder et porter à bras le corps ce projet semestriel dédié à l’écriture intime entre journaux et carnets, correspondances, récits autobiographiques, autofiction ? On pourrait déduire de la date du lancement qu’il s’agissait pour le créateur de cet ensemble de construire une sorte de navire littéraire appelé à franchir les rugissants du siècle et les hurlants du millénaire, charriant dans ses cales l’écriture d’une époque tourbillon. D’encre et de mots, mais aussi de sueur et de larmes, organique autant qu’intellectuelle, Les Moments littéraires atteint...
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