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Moyen-Orient - FOCUS

Pour élargir son alliance, Erdogan s’entoure de partis islamistes d’extrême droite

Deux nouvelles formations politiques ont officiellement rejoint la coalition présidentielle en vue des élections générales de mai prochain. Un rapprochement de circonstance menaçant les droits des femmes et des minorités et qui braque davantage à droite le projet politique du reis.

Pour élargir son alliance, Erdogan s’entoure de partis islamistes d’extrême droite

Fatih Erbakan, chef de l’YRP (à gauche), et Recep Tayyip Erdogan (au centre), devant le siège du Nouveau Parti du bien-être (YRP), le 28 mars 2023. Photo tirée du compte Twitter @ErbakanFatih

Certains y voient le signe d’une panique grandissante du côté du président turc; courtiser deux partis politiques qui ne pèsent respectivement pas plus de 1 % de l’électorat n’est généralement pas synonyme d’une affaire qui roule. D’autres, la suite logique du radicalisme exacerbé de Recep Tayyip Erdogan ces dernières années. D’abord réticents, le Nouveau Parti du bien-être (YRP) et le Parti de la cause libre (Huda-Par), qui se réclament d’un islamisme ultraconservateur et d’une idéologie nationaliste, ont rejoint vendredi dernier l’Alliance du peuple menée par le chef de l’État, qui joue sa réélection à la présidence le 14 mai prochain. Un pas de plus vers l’extrême droite pour cette coalition dont les chances de remporter les élections présidentielle et législatives n’ont jamais semblé aussi incertaines en vingt ans de règne du reis et de son parti, l’AKP. Car le compromis trouvé pour des listes communes pourrait ébranler l’un des derniers remparts pour les droits des femmes en Turquie.

Ligne rouge

« Le protocole d’accord, dans lequel sont inscrits les principes que nous avons exigés en tant que Nouveau Parti du bien-être, a été signé par les secrétaires généraux (des partis) », a déclaré vendredi Fatih Erbakan, à la tête du YRP. Fils de Necmettin Erbakan, ancien Premier ministre et figure de proue du mouvement islamiste turc, auprès de qui Recep Tayyip Erdogan a fait ses débuts en politique, Fatih Erbakan renouvelle en 2018 le Parti du bien-être fondé par son père en 1983, tout en conservant sa ligne religieuse ultrarigoureuse.

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Antilaïc, le YRP se revendique de la même inspiration que le Milli Gurus (Vision nationale), ce mouvement politico-religieux turc opérant notamment en Europe grâce à la diaspora, à travers des écoles et des mosquées. Récemment, un membre de la branche pour la jeunesse du parti avait déclenché la polémique en souhaitant l’ère « prochaine » de la charia en Turquie. Fatih Erbakan avait d’abord annoncé une candidature en solitaire, malgré les appels du pied des cadres de l’AKP, qui avait entamé également des négociations avec le Huda-Par, un parti islamiste d’extrême droite à composante kurde. Avant de faire marche arrière et de rejoindre la coalition pro-Erdogan : « Les partis politiques au sein de l'alliance gouvernementale sont des formations de droite et nationalistes. Mais avec la participation de ces nouveaux partis "radicaux", le bloc devient tellement à droite que même l'AKP et le Parti d'action nationaliste (MHP) sont devenus plus modérés », analyse Didem Isci Kuru, assistante de recherche à l'Université des sciences sociales d'Ankara (ASBÜ).

Pour rejoindre l’alliance, les deux partis avaient imposé une liste de trente revendications, parmi lesquelles le retrait de la loi n° 6284 pour la prévention de la violence à l’égard des femmes et des enfants. Et ce à l’heure où tous les jours en Turquie, trois femmes meurent des suites de violences domestiques, estime l’avocate Gokcecicek Ayata, citée par le site d’information al-Monitor. Une condition qualifiée de « ligne rouge » dans certains rangs de l’AKP, alors que le parti avait pourtant réduit l’arsenal juridique pour protéger les droits des femmes à peau de chagrin. En juillet 2021, la Turquie se retirait par exemple de la convention d’Istanbul sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et de la violence domestique, qu’elle avait pourtant été la première à ratifier. Mais malgré les contestations internes, Ali Ihsan Yavuz, vice-président de l’AKP, a déclaré lundi qu’il n’y avait eu « aucune proposition anormale sur les droits des femmes », ajoutant même : « Notre président est très méticuleux sur cette question. » Le texte demandait également la fermeture des associations LGBTQ+. « Si ce bloc aide Erdogan à être réélu, il faut s'attendre à ce que le président poursuive son style populiste et autoritaire », juge Didem Isci Kuru. 

La question kurde

Pour ces petits partis qui ne possèdent pour l'heure pas de représentation au Parlement, rejoindre l'alliance est l'occasion d'obtenir une visibilité politique tout en contournant le seuil électoral plafonné à 7%. Pour l'AKP, c'est l'assurance de conserver sa majorité et accessoirement, d'obtenir la réélection de Recep Tayyip Erdogan. Quitte à s'attirer de nouvelles controverses.

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Car un autre sujet est dans le viseur de l'opposition : les liens entre le Huda-Par et l’organisation du Hezbollah turc (sans rapport avec le parti libanais). Né dans les années 1990 dans le Sud-Est à majorité kurde du pays, ce groupe islamiste turc est notamment responsable d’une série d’attaques terroristes contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), lors des conflits sanglants opposant le groupe à l’armée turque, mais aussi de l’assassinat de plusieurs personnalités civiles et politiques. Fondé par d'anciens membres du Hezbollah turc, « le Huda-Par a des liens officieux avec l'organisation et est parfois présenté comme sa branche kurde », selon la chercheuse.

Des allégations balayées par Devlet Bahçeli, à la tête du MHP qui forme la coalition actuelle au pouvoir avec le parti d’Erdogan : « Le Huda-Par a complètement rejeté le terrorisme et a montré à notre nation qu’il n’a aucun lien avec une organisation illégale. » De quoi faire sourire du côté de l’opposition, critiquée pour le soutien que lui apporte le Parti démocratique des peuples (HDP), formation kurde de gauche accusée par l’exécutif de nourrir des liens avec le PKK, classée comme terroriste par Ankara. De son côté, l’Alliance nationale de Kemal Kılıçdaroğlu, formée par six partis d’opposition, continue de grappiller des points d’avance sur le président turc. Selon le dernier sondage d’Aksoy Research datant de début mars, le candidat de l’opposition remporterait l’élection avec 55,6 % des voix, sans compter les reports de voix potentiels du HDP.

Certains y voient le signe d’une panique grandissante du côté du président turc; courtiser deux partis politiques qui ne pèsent respectivement pas plus de 1 % de l’électorat n’est généralement pas synonyme d’une affaire qui roule. D’autres, la suite logique du radicalisme exacerbé de Recep Tayyip Erdogan ces dernières années. D’abord réticents, le Nouveau Parti du...
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