Critiques littéraires Récit

La mémoire assassinée : le vibrant plaidoyer de Lamia Moubayed

La mémoire assassinée : le vibrant plaidoyer de Lamia Moubayed

D.R.

Lamia Moubayed est surtout connue comme directrice de l’Institut des finances Basil Fuleihan, établissement devenu une référence en matière de gestion des finances publiques et de modernisation de l’état dans la région Mena. Elle a également été nommée en 2018 membre du Comité d'experts en administration publique des Nations unies. On la retrouve donc avec surprise en habit d’écrivaine, à l’occasion de la parution d’un texte singulier qui a pour titre Leïla. Dans ce récit à la fois intime et politique, elle brosse avec une immense tendresse et une admiration sans faille le portrait de sa mère ; mais c’est surtout l’occasion pour elle de nous restituer la mémoire enfouie d’une famille, d’un quartier et d’une époque. Et ce travail de mémoire précis et amplement documenté se révèle riche de multiples enseignements qui mettent en perspective la crise actuelle que traverse le Liban et permettent de mieux en comprendre les racines et les enjeux.

Moubayed aborde son récit par l’évocation de ce chapelet de villages agricoles qui constituaient la plaine côtière du Metn et qui deviendront, au fil de transformations urbaines anarchiques et à la suite de multiples drames – ceux de la guerre civile, des massacres de Sabra et Chatila et de l’invasion israélienne de 2006 – ce qu’on désigne aujourd’hui par la « dahyé », la banlieue sud. Leïla el-Hajj a grandi dans ces vergers d’agrumes, ces pinèdes, ces maisons entourées de jardins dont les portes restaient ouvertes et où elle se sentait partout chez elle. Elle est pleine de nostalgie pour cette vie d’avant et elle la restitue au travers des odeurs de basilic et de jasmin, des saveurs d’une cuisine simple et savoureuse où les aubergines se mêlent aux plantes aromatiques, du goût incomparable des radis, des nèfles ou des herbes sauvages. Mais cette nostalgie n’est jamais naïve ; elle s’articule au contraire à une conscience politique aiguisée de ce qui a sous-tendu ce vivre-ensemble, de ce qui l’a rendu possible pour un temps avant de le réduire à l’état de rêve oublié. Elle se fait ainsi l’avocate fervente d’une expérience de vie au sein d’un tissu social mélangé, riche de sa diversité, où les confessions étaient à l’arrière-plan et les relations fondées sur une culture de la vie et du partage et non sur la défiance, la division, la mort et la désolation.

Le chapitre consacré aux événements de 1958 est particulièrement intéressant ; il met en évidence les racines du réflexe libanais consistant à attendre les solutions aux crises politiques de l’extérieur, à rechercher l’intervention de puissances étrangères au lieu de s’atteler à la construction commune de solutions. De Lausanne à Genève, de Taëf à Doha, c’est toujours la même fuite en avant, la même incapacité à s’attaquer aux racines du mal. 1958 s’analyse ainsi comme la répétition générale de 1975. Camille Chamoun ayant refusé de rompre les relations diplomatiques avec les pays de l’agression tripartite contre L’Égypte menée par L’Angleterre, la France et Israël, l’histoire du Liban entrera par la suite dans une sorte de trou noir et nul ne s’aventurera plus à en écrire les chapitres suivants. C’est la mémoire qui est, dès lors, bâillonnée voire assassinée. Ainsi, selon Moubayed, les termes du dilemme libanais sont posés dès 1958 : logique confessionnelle et non nationale, recours aux pays étrangers pour résoudre les problèmes intérieurs.

L’évocation du parcours de Abdallah el-Hajj, oncle de Leïla, occupe une partie importante de l’ouvrage. Passionnant itinéraire qui passe par le Syrian Protestant College, ancêtre de l’AUB, et l’Université de Columbia, sans oublier un épisode malheureux à Cherbourg où El-Hajj, privé de voyage vers les Amériques en raison d’un problème de papiers, se verra forcé d’accepter un emploi dans un café. Mais le hasard fait bien les choses : Mr. Dodge, futur président de l’AUB, le rencontre à Cherbourg et intervient en sa faveur pour qu’il puisse poursuivre son voyage. Après une formation de haut vol à Columbia, El-Hajj rentre au Liban où il sera député à plusieurs reprises. Très engagé dans la lutte contre le confessionnalisme, il proposera le mariage civil et appellera à dissocier la religion et l’État. Il aura aussi un rôle majeur dans la formation d’un véritable groupe d’opposition au Parlement en avril 1951, assorti d’un programme détaillé de réformes, incluant par exemple la progressivité de l’impôt sur le revenu, la défense des classes moyennes, la fin véritable du mandat français au Liban qui, selon lui, se poursuivait via des sociétés privées gérant les services publics tels que l’électricité et l’eau.

Le leitmotiv de ce très riche ouvrage, dont les nombreuses notes renvoient à des sources documentaires précises et fiables, c’est la critique de « la maladie de l’amnésie » qui frappe le Liban, privé de mémoire et donc incapable de tirer les leçons du passé, de transformer ses échecs en source d’enseignements. Le travail accompli par l’autrice est tout à la fois un vibrant plaidoyer et un jalon essentiel sur le chemin de la mémoire retrouvée. Seul moyen pour avoir une vision, c’est-à-dire un avenir.

Leïla de Lamia Moubayed, Dar el-Jadid, 2022, 214 p.



Lamia Moubayed est surtout connue comme directrice de l’Institut des finances Basil Fuleihan, établissement devenu une référence en matière de gestion des finances publiques et de modernisation de l’état dans la région Mena. Elle a également été nommée en 2018 membre du Comité d'experts en administration publique des Nations unies. On la retrouve donc avec surprise en habit...

commentaires (1)

Intéressant.

Baboujian, Hagop

10 h 46, le 11 septembre 2022

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Commentaires (1)

  • Intéressant.

    Baboujian, Hagop

    10 h 46, le 11 septembre 2022

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