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Moyen-Orient - Éclairage

En Algérie, les médias indépendants sous pression

Entre chantages commerciaux et pressions politiques, les journaux algériens subissent une crise sans précédent. Depuis le Hirak, le pouvoir s’en prend aussi directement aux journalistes, avec des arrestations à répétition.

En Algérie, les médias indépendants sous pression

Le dernier numéro du quotidien algérien « Liberté », le 14 avril 2022. Ryad Kramdi/AFP

Il fut un temps où la presse libre algérienne connaissait des beaux jours. En 1990, la libéralisation du marché de la presse en Algérie est actée par la loi sur l’information. Fleuron de la presse indépendante, le quotidien el-Watan est fondé cette année-là. Le 12 juillet dernier, pour la première fois de ses 32 ans d’existence, le journal était absent des kiosques, alors que ses quelque 130 salariés ne décolèrent pas au siège du journal à Alger. Cause de la grève annoncée en juin dernier par le syndicat des travailleurs, et transformée le 29 juillet en grève illimitée, le non-versement des salaires depuis mars. Si un contentieux avec l’administration fiscale explique le blocage des comptes bancaires de l’entreprise, la situation économique du journal est surtout symptomatique du déclin des médias d’opposition dans le pays, victimes d’un climat qui leur est de plus en plus hostile. Avec des revenus publicitaires essentiellement contrôlés par l’État ou encore des arrestations de journalistes qui se multiplient depuis le mouvement de contestation du Hirak, révolte populaire contre le gouvernement d’Abdelaziz Bouteflika et contre la corruption, qui a débuté en février 2019, la pression continue de monter sur les organes de presse non alignés au pouvoir. Pour le syndicat d’el-Watan, la mauvaise gestion des dirigeants n’est certes pas étrangère aux retards de paiement des salaires. Malgré l’appel des actionnaires de la société lancé aux autorités publiques pour débloquer la situation et obtenir le rééchelonnement de leur dette fiscale, le statu quo demeure. L’administration fiscale a en effet refusé de mettre en place un échéancier de paiement « alors que, dans la pratique, les impôts privilégient les calendriers de remboursement à toute autre action brutale », note Salima Tlemçani, journaliste et responsable du syndicat des travailleurs. Bien que l’entreprise possède des biens immobiliers qu’elle pourrait mettre en vente, les acheteurs se font rares. « Nous n’arrivons pas à vendre un terrain à Oran. À chaque fois qu’un acheteur vient, il se rétracte. On ne sait pas pourquoi », a expliqué Mohammad Tahar Messaoudi, directeur de la publication et un des membres fondateurs d’el-Watan, à l’occasion d’un entretien pour le site d’information 24H Algérie. « Si aucune mesure n’est prise pour desserrer l’étau, le journal s’achemine vers la fermeture définitive », a-t-il déploré.

Un climat de plus en plus hostile

La difficile transition vers le numérique et la stagnation économique liée à la pandémie de Covid-19 ne peuvent expliquer qu’une partie des difficultés financières d’el-Watan, symptomatiques d’un paysage médiatique sous pression. En avril dernier, c’est le quotidien Liberté qui a fermé ses portes, coup de massue porté à la pluralité médiatique en Algérie. Alors que les raisons de l’arrêt de la publication restent floues, une des théories avancées par des journalistes et des membres de l’opposition réside dans les pressions répétées exercées sur Issad Rebrab, propriétaire du journal et plus grosse fortune du pays. L’homme d’affaires a passé huit mois en détention provisoire en 2019 et a été condamné pour des infractions fiscales, banquières et douanières. Il a ensuite dû faire face à une interdiction d’exportation ordonnée par le président Abdelmadjid Tebboune en mars dernier frappant notamment l’huile et le sucre, denrées que produit Cevital, le conglomérat qu’il dirige. Mohcine Belabbas, ancien président du parti progressiste Rassemblement pour la culture et la démocratie, avait alors écrit que la décision prise par Issad Rebrab de fermer Liberté sonnait « comme une offrande au pouvoir pour l’amener à revenir sur l’interdiction (...) des exportations ».

L’étau de la publicité

Source de revenus traditionnelle pour les médias, la publicité joue un rôle-clé dans le contrôle qu’exerce sur eux l’État algérien. L’Agence nationale d’édition et de publicité (ANEP) est l’organe gouvernemental chargé de la distribution de la publicité institutionnelle, utilisée pour récompenser ou sanctionner le contenu éditorial. L’écrasante majorité des annonceurs étant des entités publiques, l’agence se trouve de facto en position de monopole pour faire et défaire les budgets des journaux privés. En témoigne l’arrêt de l’impression des quotidiens el-Djazaïr News et Algérie News en 2014, après que l’ANEP a cessé de les alimenter en publicité institutionnelle. En pleine campagne électorale, le titre arabophone et sa version française avaient maintenu une ligne éditoriale opposée à un quatrième mandat d’Abdelaziz Bouteflika.

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Ce chantage à la publicité comporte un corollaire : l’autocensure, qui s’immisce aussi dans les médias privés. Par peur de perdre de gros marchés publicitaires, de nombreux journaux indépendants qui avaient l’habitude de donner la parole tant à l’opposition qu’au pouvoir en place se rangent inlassablement du côté du gouvernement.

La dernière pièce de ce puzzle publicitaire est l’affaiblissement des annonceurs privés, déjà résiduels. D’abord, la crise économique qui frappe l’Algérie fait que des secteurs qui autrefois occupaient une part significative du marché de la publicité sont maintenant quasi inexistants, tels que le secteur des concessions automobiles. Et les annonceurs qui peuvent et souhaitent encore acheter des encarts publicitaires subissent des pressions lorsqu’ils vont vers des médias que le pouvoir tente d’étouffer.

Il n’est de ce fait pas étonnant qu’un journal comme el-Watan, qui ne bénéficie plus de la publicité institutionnelle de l’ANEP et qui se refuse à toute autocensure, se retrouve pris au piège. « Jamais le journal n’a fait face à de telles pressions », s’inquiète Salima Tlemçani.

Pressions judiciaires

La situation commence certes à se détériorer dès l’arrivée au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika en 1999, avec des pressions financières et bureaucratiques pesant sur la presse. Mais la stratégie de musellement médiatique opérée par le régime ne vise plus seulement les entreprises. Plus récemment, les journalistes eux-mêmes en sont victimes. « Aujourd’hui, la pression a cependant pris plusieurs formes. Ils ont ouvert la boîte de Pandore en procédant à des arrestations et à des emprisonnements de journalistes pour des faits divers et variés », signale un journaliste local qui a requis l’anonymat pour des raisons de sécurité, en référence à l’actuel président Abdelmadjid Tebboune, élu en décembre 2019. Lui-même raconte avoir été arrêté à plus de vingt reprises, pour des articles qu’il a écrits mais aussi pour son activité sur les réseaux sociaux. « La première fois, c’était à l’occasion de la Journée nationale de la presse », ironise-t-il. « Ils ont perquisitionné mon domicile, la rédaction, le domicile de mes parents. Ils ont saisi tout ce qui était matériel informatique et téléphone portable », se remémore le journaliste.

Atteinte à la sûreté nationale, appel à un attroupement non armé, appartenance à un groupe terroriste… Les chefs d’accusation sont multiples. Une nouvelle infraction a même fait son apparition en avril 2020, en pleine crise sanitaire : la diffusion de fausses informations, notion interprétée de manière large par le pouvoir judiciaire. Le déclencheur de ces arrestations à tout-va a été le mouvement de contestation pacifique du Hirak. « Pour contrôler le Hirak, l’État a voulu contrôler la presse qui en parlait », analyse Khaled Drareni, représentant de l’organisation Reporters sans frontières pour l’Afrique du Nord. Alors qu’il couvrait les manifestations deux fois par semaine pour TV5 Monde et pour son compte Twitter, Khaled Drareni a lui-même été arrêté en mars 2020 et a passé onze mois en prison. Lors de son troisième procès après cassation, il a finalement été condamné à six mois de prison avec sursis.

Dans ce climat de pressions, Salima Tlemçani voit l’actualité d’el-Watan comme un avertissement : si rien n’est fait pour enrayer cette spirale hostile à la presse, « cela constituera une tache noire pour le président Tebboune. Sous son règne, les médias fermeront les uns après les autres ».


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