Critiques littéraires Roman

De la banale cruauté du monde arabe

« On n’imagine pas ce que ressent un enfant quand il faut qu’il se fasse encore plus petit qu’il n’est », écrit Yamen Manaï dans Bel Abîme, son quatrième roman après La Marche de l’incertitude (Comar d’or 2009), La Sérénade d'Ibrahim Santos (Prix Alain-Fournier 2012) et L’Amas ardent (Prix des cinq continents de la francophonie 2017).

De la banale cruauté du monde arabe

© Gabriel Carrère

Amoureux des livres qu’il fréquente dès l’enfance dans la bibliothèque familiale, émerveillé par la poésie arabe, cet ingénieur en technologies de l’information né en 1980 et qui partage sa vie entre sa Tunisie natale et Paris, se met à écrire en français sur le tard, à l’époque de ses études universitaires dans la capitale française.

Yamen Manaï écrit les maux de notre monde, la cruauté banale, la violence ordinaire, les mécanismes des dictatures, les fanatismes, la destruction désinvolte de l’environnement. Dans Bel Abîme, couronné du quatrième prix Orange du livre en Afrique, il se pose à hauteur d’adolescent pour livrer, à travers ce qui ressemble à un monologue adressé tour à tour à deux personnages invisibles, les processus qui peuvent conduire au crime.

Les deux protagonistes du narrateur sont un « maître », plutôt avocat qu’enseignant, et un « docteur » plutôt légiste que soignant. Ce n’est pas une confession. L’adolescent n’a rien d’autre à dire que la vérité. Il la dit. Avec une force d’évocation qui prend à la gorge et à l’âme. Là est le talent de Manaï : dans le rythme-mitraillette, dans le flot d’évidences étincelantes et d’aphorisme qui ne sont pas sans rappeler ce summum stylistique de la littérature arabe qu’est « al-sahl al-moumtana’a » ou la facilité complexe et retenue.

Le poignant récit du jeune homme exhume tous les non-dits du monde arabe : la maltraitance des enfants au sein même de leurs familles, ce qui la banalise d’autant plus à l’école. L’inégalité persistante entre hommes et femmes, et la grande blague de la libération de ces dernières qu’elles disent devoir, dans le contexte tunisien, « à Bourguiba », ce qui l’oblitère de facto. Quelle libération quand on travaille pour remplir la marmite, tandis que le mari, lui, s’offre tous ses caprices avec l’argent qu’il gagne ou même ne gagne pas. Le gâchis écologique à travers le saccage des derniers espaces verts, qui enlaidit davantage l’environnement urbain s’il peut encore l’être et contribue au sentiment de misère et de damnation collectif. La souffrance infligée aux animaux sous divers prétextes d’hygiène ou de religion, le vrai étant « pour que la rage ne se propage pas dans le peuple ».

La politique s’en mêle, évidemment, et comment ne le ferait-elle pas, avec cette cruauté sournoise et pyramidale qui se déverse de haut en bas de la société : « Et même les enfants n’étaient pas le terminus de la cruauté. Ils réussissaient à trouver plus faibles qu’eux pour déverser ce qui les dévastait. Enfants plus petits, animaux, insectes », écrit Manaï. Tout le monde, ici, est « Errahma-lé », sans pitié. Et tout le monde se réclame du Coran qui pourtant invite à la miséricorde.

La Tunisie a pourtant ouvert le Printemps arabe, sous les hourras des peuples opprimés et le regard blasé des analystes, mais l’auteur n’est pas dupe non plus : « Dégage ! Deux syllabes, ça ne fait pas cher la Révolution (…). Avant, on avait la peste, maintenant, on a le choix entre la peste et le choléra. Avant, on avait les quarante voleurs, maintenant on en a quarante mille », commente-t-il.

Pour en revenir à notre narrateur, celui-ci va commettre l’irréparable, mais il ne va pas tuer. Il va détruire des mains à la carabine, arme arrachée à un employé municipal (« homme de main, voilà ce que tu ne seras plus ! »). Il va le faire pour Bella, la seule créature qui lui ait jamais permis de connaître l’amour véritable, sentiment banni de nos sociétés maudites. On ne vous dira pas qui est Bella, mais elle porte si bien son nom ! Il ne voudra pas d’un allégement de sa sentence au prétexte qu’il est mineur. Il refusera les conseils de l’avocat qui lui parle de son avenir : « Mon avenir était déjà condamné bien avant tout ça. Pourquoi ? Parce que je suis né ici, dans ce pays, parmi ces gens, parmi vous. » Il ne lui reste qu’un désir : « Par Dieu, dites-leur de m’enfermer avec des livres. Promettez-moi des livres, du bois sacré pour les nuits de solstice. » De ce livre-ci, en revanche, aucun lecteur ne sortira indemne.

Bel Abîme de Yamen Manaï, Elyzad, 2022, 113 p.


Amoureux des livres qu’il fréquente dès l’enfance dans la bibliothèque familiale, émerveillé par la poésie arabe, cet ingénieur en technologies de l’information né en 1980 et qui partage sa vie entre sa Tunisie natale et Paris, se met à écrire en français sur le tard, à l’époque de ses études universitaires dans la capitale française. Yamen Manaï écrit les maux de notre...

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