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Entre magie et misère, Haïti au cœur

Entre magie et misère, Haïti au cœur

D.R.

Antoine des Gommiers de Lyonel Trouillot, Actes Sud, 2021, 208 p.

C’est l’histoire de Ti Tony et Franky, deux enfants d’un bidonville de Port-au-Prince, lieu-dit qu’on appelle – et toute l’image se dessine dans ce nom – « le corridor ». Dans le corridor vivent des femmes qui peinent à nourrir leurs marmailles respectives. Ces enfants élevés à coup de taloches plutôt adressées à la misère qu’à leurs bêtises, sont le produit des visites occasionnelles de séducteurs violents et menteurs. Dans le corridor, personne ne sait qui est son père. Le corridor, on l’aura compris, est un univers de femmes et d’enfants où la présence d’un homme n’est jamais un bon présage.

Ti Tony et Franky sont les deux fils d’Antoinette. Antoinette vend de vagues produits de beauté qu’elle transporte sur sa tête dans une bassine en fer blanc. Ses jambes, déjà, la portent à peine. Elle place régulièrement le peu d’argent qu’elle tire de ce commerce improbable dans une sorte de loterie où elle tente des numéros qu’elle associe aux personnages et objets des nombreux rêves qui lui viennent au hasard des nuits. Car Antoinette n’est pas n’importe qui. Elle est la petite-nièce d’un officiant vaudou, un devin, un faiseur de miracles : Antoine, qui vivait aux Gommiers, une région quasi inaccessible où, pourtant, affluaient les foules pour le consulter. Ce grand-oncle est son « Père Noël rétroactif ».

Antoine des Gommiers, quel personnage ! Mais ce n’est pas le personnage principal du roman, même s’il en est le rôle-titre, même s’il le hante de bout en bout. Antoinette est habitée par cet aïeul dont la grande célébrité ne dépasse pourtant pas l’entrée des bidonvilles. Au niveau national, il n’est quasiment pas reconnu, ou alors comme une superstition de pauvres gens. Activiste fervent et l’une des plus belles plumes de la francophonie, Lyonel Trouillot dénonce la pauvreté haïtienne sur toutes les tribunes comme étant entretenue à force de violence et de corruption par les autorités et leurs soutiens occidentaux. Comment expliquer, sinon, la fracture qui sépare dans ce pays les super riches et les miséreux ? Comment expliquer que les chefs de gangs ne soient jamais dérangés par la police ?

D’une île paradisiaque, Haïti est devenue un pays dangereux où, en sortant de chez soi, il y a de fortes chances que l’on soit kidnappé contre rançon ou qu’on meurt d’une balle ciblée ou perdue. À cela s’ajoutent des tremblements de terre et des ouragans phénoménaux qui détruisent l’île par intermittence et contribuent à la transformer en enfer. « Si tu persistes dans l’erreur, il t’arrivera un malheur que même Antoine des Gommiers n’aura pas vu venir », dit un dicton du corridor. Haïti est, avec son histoire tourmentée, le sujet phare de Lyonel Trouillot. Haïti doit cesser de persister dans l’erreur. « J’écris avec le réel et contre le réel », dit l’auteur dans une interview.

Deux dimensions de la réalité se déploient dans ce roman qui prend à l’âme : la réalité littéraire et la réalité terre à terre d’un quotidien misérable, les deux teintées d’un réalisme magique qui souffle des Gommiers et du fond des temps. C’est le narrateur, Ti Tony, qui chronique le réel, tandis que son frère, Franky, dans leur chambre commune où leurs deux territoires sont séparés par un rideau de jute, raconte, en italique dans le texte, l’histoire de l’aïeul devin avec force figures de style.

Antoinette va mourir. De ses deux fils, Franky semblait son préféré. Asthmatique, fragile, introverti, il était aussi le préféré du maître d’école à figures de style que Pépé le cancre mettra en pièces. En lui, sa mère a placé l’ineffable héritage du grand-oncle qui pouvait prédire la mort, affranchir la beauté, libérer un prisonnier innocent en le faisant disparaître ou convaincre un enfant qui se cogne la tête aux murs d’arrêter de le faire en s’efforçant simplement d’imaginer ce qui pouvait se trouver au-delà. Ti Tony, lui, s’est adapté à la vie du corridor où il tient le comptoir de la loterie qu’on appelle « la banque ». Son copain Danilo, son « colonne » comme on dit pour « ami », lui procure des petits boulots pour s’en sortir. On croisera aussi Pépé, le cancre devenu assassin et chef de bande. Franky va avoir un accident, en essayant d’aider son frère sans savoir s’y prendre. Ti Tony va subvenir avec difficulté aux besoins de Franky, cloué sur une chaise qui ne roule pas et occupé à écrire avec ferveur l’histoire d’Antoine des Gommiers telle qu’on la lit en alternance avec la narration de Ti Tony. L’un rêve, l’autre se bat pour leurs vies à tous deux. Sans le rêve, la vie, dans les conditions du corridor, est-elle seulement possible ?

Chaque nouveau roman de Lyonel Trouillot est son meilleur. Celui-ci est un bonheur de lecture à travers lequel l’auteur se dédouble, offrant une magistrale leçon de littérature où les figures de style de Franky n’ont rien à envier aux éblouissants aphorismes de Ti Tony.


Antoine des Gommiers de Lyonel Trouillot, Actes Sud, 2021, 208 p.C’est l’histoire de Ti Tony et Franky, deux enfants d’un bidonville de Port-au-Prince, lieu-dit qu’on appelle – et toute l’image se dessine dans ce nom – « le corridor ». Dans le corridor vivent des femmes qui peinent à nourrir leurs marmailles respectives. Ces enfants élevés à coup de taloches plutôt adressées à la misère qu’à leurs bêtises, sont le produit des visites occasionnelles de séducteurs violents et menteurs. Dans le corridor, personne ne sait qui est son père. Le corridor, on l’aura compris, est un univers de femmes et d’enfants où la présence d’un homme n’est jamais un bon présage.Ti Tony et Franky sont les deux fils d’Antoinette. Antoinette vend de vagues produits de beauté qu’elle transporte sur sa...
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