Entretiens Rencontre

Nicolas Mathieu : « L’adolescence est un assassinat prémédité… »

Nicolas Mathieu : « L’adolescence est un assassinat prémédité… »

© Edouard Caupeil pour Libération

«Le passé était leur occasion. (…) Aux abords de la quarantaine, l’aveu leur coûtait, mais il fallait bien admettre que l’avenir ne leur appartenait plus tout à fait et que le temps faisait son poids. Sans préciser beaucoup, ils s’étaient subrepticement montré des blessures, ecchymoses banales et coups durs qui figuraient à presque tous les bilans. Le taf, les parents, les gosses, l’amour, l’intime merdier qui ne va jamais bien pour qui que ce soit. » Hélène et Christophe se sont connus au lycée, avant d’emprunter des chemins très différents. Alors que l’une a fait des études et construit avec soin la vie enjolivée des magazines reposant sur un équilibre fantasmé des contraintes familiales et professionnelles, Christophe, lui, n’a jamais quitté les environs de Nancy, où ils ont grandi. Celui qui était le bourreau des cœurs sur les bancs de l’école n’est plus tout à fait le même, mais lorsqu’ils se retrouvent, se dessine au fil des pages un lien insolite, dont les contours sont dépeints dans un style à la fois subtil, juste et alacre. « En disant cela, elle sentit bien qu’elle l’attirait de l’autre côté, celui des confidences et de la peau. Le Casque d’Or devenait une île. Le robinsonnade commençait. » Se met alors en place une mécanique binaire pour les deux personnages. « Voilà, Christophe était devenu son amant, Hélène une maîtresse. Ils se voyaient, se faisant du bien en marge, vivaient leur histoire clandestine qui ne devait pas empiéter sur le reste. Pendant quelques semaines, ils avaient réussi à maintenir cette frontière entre la vie normale et les heures cachées. »

La relation entre Hélène et Christophe évolue en une fusion matinée de « mots de métal, de ces mots chauffés à blanc qu’on souffle à l’oreille dans les lieux clos, la nuit, dans le noir, loin des polices et du progrès, des injures qui valent tous les compliments, des paroles honteuses qui engendrent des liens spéciaux et des complicités hostiles au monde entier. Et peu à peu, ils basculèrent dans un de ces accouplements limites. » Au-delà des enjeux sexuels et affectifs, se pose la question du temps qui passe et de ce qui reste de l’enfance et de l’adolescence à l’âge adulte. « L’adolescence est un assassinat prémédité de longue date et le cadavre de leur famille telle qu’elle fut gît déjà sur le bord du chemin. (…) Mais ce qui existait, l’enfance et ses tendresses évidentes, le règne indiscuté des adultes et la gamine pile au centre, le cocon et la ouate, les vacances à La Grande-Motte et les dimanches entre soi, tout cela vient de crever. On n’y reviendra plus. »

Le motif musical de la chanson de Sardou, Le Connemara, « entendue mille fois (…), au transistor, dans sa voiture, à la télé, grandiloquente et manifeste, qui vous prenait aux tripes et rendait fier », accompagne cette traversée des eaux géographique, sociale et humaine, où l’art du portrait du romancier accompagne un regard percutant sur une génération qui semble avoir été dépossédée de son temps.

Comment la chanson de Michel Sardou s’est-elle installée dans votre roman ?

Elle n’était pas là au départ, mais à mesure que le roman se déploie, les signes se renforcent les uns les autres. Et puis il semblait que cette chanson disait quelque chose du projet global du livre. C’est une chanson qui nous est commune en France, qu’on l’aime ou non. C’est le lieu de passage de frontières sociales très fortes, c’est la chanson qui clôt les soirées HEC par exemple. En même temps, on l’écoute dans des bals ou dans des mariages dans les classes populaires, avec la question de ce qui nous unit et ce qui nous sépare. C’est aussi ce qui se passe dans le couple que forment Christophe et Hélène ; ce motif est répété un peu partout dans le roman, comme dans l’épisode de la patinoire. C’est un lieu à la fois de fusion et de structurations sociales différenciées, avec les supporters mais aussi les édiles. Dans mon précédent roman, avec la Coupe du monde 98 ou le 14 juillet, je traitais de ces mêmes problématiques, à travers la question de ce qui fait qu’à un moment on a l’impression qu’il y a une unité organique, sans cesse travaillée par des contradictions et des antagonismes très puissants.

Dans Le Connemara, je travaille sur les signes qui permettent de différencier les milieux et leurs habitudes, il y a un gros travail à la fois sur les langues et sur les signes : la langue du consulting, les signes qui permettent de distinguer les milieux, les habitudes, avec par exemple le contraste entre la Grande-Motte et l’Île de Ré, et tous les petits éléments qui distinguent les gens entre eux. Finalement, ce sont les romanciers qui inventent la sémiologie ; chez Proust c’est très fort, et Deleuze l’a bien mis en valeur dans son ouvrage Proust et les signes.

Il y a d’ailleurs un écho entre la relation d’Hélène et Christophe, les deux mondes auxquels ils appartiennent, et les deux mondes qui s’affrontent au cours de l’élection présidentielle de 2017, qui correspond au moment des retrouvailles des deux personnages.

La trajectoire d’Hélène est celle d’une transfuge de classe. Sa réussite n’est-elle pas inéluctablement marquée par la désillusion ?

Il s’agit d’un roman d’apprentissage, qui se fait toujours par le biais des désillusions. Hélène a rempli le cahier des charges de la réussite, elle a fait ce qu’il fallait, et il y a forcément un écart entre le fantasme et la réalité, entre son désir et celui qui lui est assigné. La désillusion est toujours une violence qui est faite à nos affects et à notre esprit, elle nous éduque et fait tomber des sentiments d’évidence. Hélène est très nourrie de mon expérience : passer d’un monde social à l’autre, d’une géographie à l’autre, c’est en fait se retrouver dans une sorte de position intermédiaire définitive, et c’est assez inconfortable. On ne sera jamais plus du monde de l’enfance, de l’origine, on a démissionné, et on ne sera jamais totalement du monde d’arrivée, parce qu’on n’y est pas né. Il demeure une impression pire que le décalage, peut-être l’imposture. Ces positions de malaise et d’inconfort sont intéressantes car ce sont des positions d’observation.

J’appartiens à cette école flaubertienne qui considère que la société se ment à elle-même en permanence. Pour se rendre tolérable à ses propres yeux, elle invente le mérite, le bonheur familial, l’accomplissement professionnel, et dès qu’on gratte un peu, c’est beaucoup plus compliqué que ça, et à la fois frustrant, ambivalent. Le travail du romancier est de ne jamais abonder dans le sens de ces histoires que la société se raconte à elle-même. L’effort de démystification produit mécaniquement une forme de désenchantement, mais c’est compensé par des efforts, par ailleurs, de réenchantement du réel, par le sexe, les relations affectives entre les pères et les fils, l’amitié…

Dans quelle mesure votre peinture au laser de la pesanteur familiale est-elle un ressort essentiel de votre texte ?

Il me semble que la famille, c’est à la fois un havre et un cauchemar. C’est une usine à névroses considérable, où il se joue des rapports de force d’une extrême violence, même si on peut y être heureux. La littérature étant aussi une force de démystification, ni le couple ni la famille n’y échappent.

Hélène et Christophe se sont fait dérober leur temps, et c’est le propre de l’âge adulte, où l’on se consacre à des fins qui ne sont plus exactement les nôtres. Les deux personnages s’inventent un lieu où ils ont du temps pour eux, d’où l’insularité de la chambre d’hôtel ou les moments passés au café Le Casque d’or. Ce sont des temps suspendus qui ne sont qu’à eux, où la performance ne s’exerce pas. Hélène essaie de rejouer quelque chose de son adolescence et de réinterpréter cette partition, avec de nouvelles armes. Elle était médiocre, transparente ; cette fois, elle est la plus forte. Cette situation lui sert aussi de levier pour réinventer sa vie actuelle. Le dernier roman d’Annie Ernaux, Un Jeune Homme, raconte une histoire un peu similaire, et c’est assez beau comme elle décrit cette situation.

Le Connemara permet-il d’interroger la transmission et la communication entre les générations ?

Dans le roman, il y a des difficultés de communication entre les quadras et leurs parents, parce qu’il y a toute l’épaisseur de ce qui a été vécu, mais aussi entre Hélène et Lison, sa stagiaire. Il y a des hiatus énormes, et leur complicité est matinée d’agressivité et de rapports de domination. Elles ont un rapport très différent aux hommes, à l’autorité, à la domination masculine.

Hélène souhaite s’émanciper des legs familiaux, de la reproduction des habitudes, Christophe beaucoup moins. C’est un velléitaire, il se laisse facilement investir par le désir des autres et se laisse porter. Ce qui terrifie peut-être le plus Hélène dans son mariage, c’est la possibilité d’être rattrapée par tout cela. Elle y voit un peu de la vulgarité du monde qu’elle a voulu fuir, où elle se trouve à l’aise malgré tout, et c’est bien toute l’ambivalence des affects de transfuges.

Ce qu’Hélène essaie de fuir dans le quotidien familial, c’est une position où elle n’est plus à sa place. Elle se dit que là où elle est, elle ne l’a pas vraiment voulu, elle a l’impression, dans les premières pages, d’habiter dans la vie d’un autre. Or elle veut s’en arracher et retrouver sa souveraineté.

La scène finale est particulièrement réussie dans sa dimension carnavalesque. Est-ce un moyen pour vous de signifier que les masques tombent ?

Il y a bien un côté farcesque et aussi un peu flamand, dans la continuité des tableaux de Brueghel : c’est à la fois réaliste, tragique et drôle. J’avais en tête une certaine manière de parler du peuple, où le tragique et le comique sont mêlés, tout en restant réaliste. Pour Hélène, la soirée finale est une révélation dont l’interprétation est libre au lecteur. Je ne statue pas sur ce qu’il se passe dans sa tête à ce moment-là, comme à d’autres moments du livre où je ne dis pas ce qu’il faut penser. Sont-ils vraiment amoureux ? On ne sait pas. Est-ce juste une histoire de cul ? On ne sait pas. On ne sait pas non plus pourquoi elle s’en va, une partie du sens est laissée au libre choix du lecteur. J’essaie de faire en sorte qu’il soit face au roman comme il est face à la vie : il doit se débrouiller avec ce qui lui est donné.

Beaucoup de mes lecteurs ont l’impression que le roman parle très précisément de leur vie, de leurs souvenirs, qu’ils soient originaires de la région du Nord de la France ou non, qu’ils aient le même âge que les protagonistes ou non. Ils sont sensibles à un effet de réel assez fort, j’ai l’impression d’avoir mis le doigt sur quelque chose de très intime avec ce livre, c’est assez troublant.

Connemara de Nicolas Mathieu, Actes Sud, 2022, 400 p.


«Le passé était leur occasion. (…) Aux abords de la quarantaine, l’aveu leur coûtait, mais il fallait bien admettre que l’avenir ne leur appartenait plus tout à fait et que le temps faisait son poids. Sans préciser beaucoup, ils s’étaient subrepticement montré des blessures, ecchymoses banales et coups durs qui figuraient à presque tous les bilans. Le taf, les parents, les...

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