Critiques littéraires Recueil

La puissance au féminin, sur un questionnaire de Léa Salamé

La puissance au féminin, sur un questionnaire de Léa Salamé

D.R.

Femmes puissantes, saison 2 de Léa Salamé, Les Arènes/France Inter, 2021, 320 p.

L’été 2019, tous les samedis à 12h, Léa Salamé anime sur France Inter « Femmes puissantes », une série de podcasts où elle accueille pêle-mêle des comédiennes, des ministres, des écrivaines, célébrités, femmes de pouvoir, femmes qui ont eu un destin ou l’audace de prendre celui-ci par les cornes, ou de le provoquer, ou de le servir quand celui-ci s’est présenté. Ces entretiens rencontrent un énorme succès et font l’objet d’un premier recueil qui paraît en septembre 2020, consignant les grands moments d’une saison inspirante qui a nourri des millions d’auditeurs. Fallait-il figer dans le secret d’un livre ces instants vibrants vécus en public, cette force de l’image et de la voix, ces émotions partagées en direct ? Quand, en septembre 2020, la journaliste, devenue autrice, se rend aux Bibliothèques idéales de Strasbourg pour parler de cet ouvrage, elle est un peu perplexe. Mais l’accueil fait à la publication la conforte sur le bien-fondé de cette entreprise qui lui offre l’occasion d’un partage direct avec ceux qui l’ont écoutée et qui la nourrissent à leur tour en lui témoignant, loin de l’abstraction de l’audimètre, du véritable impact de ces entretiens. L’été suivant, nouvelle saison de « Femmes puissantes » et cette fois, sans hésiter, un nouveau recueil qui offre une fois de plus la possibilité de réécouter, avec sa propre voix intérieure, de nouvelles confidences de femme à femme sur le sens du pouvoir au féminin.

Tout commence par une première question : « À quel moment de votre vie vous êtes-vous sentie puissante ? », et déjà une interrogation sur la pertinence de ce mot ou concept : la puissance. Qu’est-ce que la puissance, selon que l’on soit dans la politique ou dans les arts ou dans rien du tout, et surtout, comment se perçoit-on soi-même ou comment est-on perçue en tant que femme quand on est douée de ce pouvoir si c’en est un ? Cette question est d’autant plus paradoxale dans le cadre d’une interview où la personne interrogée se sent toujours un peu fragilisée, mise à nu, cherchant un coin d’ombre où protéger un peu son secret. Mais elles y vont avec confiance et cette audace est déjà à elle seule une manifestation de ce qu’on s’entend à nommer « puissance ». L’actrice Marion Cotillard ouvre le bal, suivie de toute une série de profils aussi divers que celui de la réanimatrice Lia Bouadma qui a joué un rôle clé au plus fort de l’épidémie de Covid-19 en France ; l’historienne Michelle Perrot, quatre-vingt-dix ans passés et toujours une icône pour les jeunes féministes d’aujourd’hui ; Arlette Laguiller, militante trotskiste et première femme candidate à la présidence de la République en 1974 ; Jacqueline Laffont, binôme de Pierre Haïk avec lequel elle forme le couple d’avocats le plus puissant de France et dont le client le plus médiatisé n’est autre que Nicolas Sarkozy ; Christine Lagarde, première femme ministre de l’Économie, aujourd’hui à la tête de la BCE ; Catherine Millet, autrice du sulfureux et désinhibé La Vie sexuelle de Catherine M. ; Anne Hidalgo, maire de Paris et candidate malheureuse à la présidentielle 2022 ; Karine Lejeune, l’une des quatorze colonelles de gendarmerie ; Catherine Guillouard, présidente du groupe RATP après avoir été directrice financière d’Air France ; Line Renaud, marraine et cofondatrice, avec Pierre Bergé, de Sidaction, chanteuse, comédienne, et l’une des rares Françaises à avoir fait une véritable carrière aux États-Unis, quatre-vingt-treize ans et encore « plein de projets et d’envies devant elle ».

Ce que ces femmes ont à nous dire, public et lecteurs, sur la puissance, sa nature et ses œuvres, émane d’un parcours, d’une passion, d’un travail acharné, sur soi-même d’abord, pour un résultat qui n’a souvent rien à voir avec l’ambition. Pour Marion Cotillard, la puissance d’une actrice est « sa puissance émotionnelle, la manière dont elle va être le vecteur d’une histoire ». Lila Bouadma confie : « Si la puissance est une question de force, au sens “solide” du terme, j’ai toujours su que je l’étais. » Michelle Perrot trouve ce mot « phallocrate », en rapport avec « le goût et l’exercice du pouvoir ». Arlette Laguiller fait une distinction entre puissance et sentiment de responsabilité. Au final, on n’entendra aucune de ces femmes se gargariser de son influence ou de son autorité. Le plus souvent, celles-ci sont mises au service d’une cause derrière laquelle on les voit s’effacer, parfois au sacrifice de leur vie privée, de leur envie ou pas de fonder une famille, ou même de vivre une relation amoureuse. Enfin, les doyennes vivent leur âge avec un mélange de sagesse et de flamboyance qui les assimile à des matriarches antiques. Et si la puissance femme n’était, précisément, qu’une sorte de déni de l’égo et de la puissance individuelle pour le bien de toute une société ? C’est ce que révèlent ces nouveaux entretiens, conduits par une femme dont la puissance, ici, est dans son art de la maïeutique.


Femmes puissantes, saison 2 de Léa Salamé, Les Arènes/France Inter, 2021, 320 p.L’été 2019, tous les samedis à 12h, Léa Salamé anime sur France Inter « Femmes puissantes », une série de podcasts où elle accueille pêle-mêle des comédiennes, des ministres, des écrivaines, célébrités, femmes de pouvoir, femmes qui ont eu un destin ou l’audace de prendre celui-ci par les...

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