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Moyen-Orient - Témoignages

Au-delà de la guerre, les Yéménites peinent à survivre

En cette période de ramadan, une majorité ne mange pas à sa fin dans le pays le plus pauvre du Moyen-Orient. Conséquence d’une crise économique aiguë liée à la flambée des prix et à la transposition du conflit sur le terrain économique. 

Au-delà de la guerre, les Yéménites peinent à survivre

Un garçon tenant un repas reçu d'une organisation caritative durant le mois sacré du ramadan à Sanaa, au Yémen, le 18 avril 2022. Photo Reuters/Khaled Abdullah.

Au centre de la nappe à carreaux rouges et blancs, posée à même le sol, quelques dattes ont été disposées dans l’attente de la rupture du jeûne. Dans des corbeilles en plastique, quelques sambousseks, et dans un plat pas tout à fait rempli, une douzaine de mini pizzas. En guise de boisson, du café a été posé dans un coin. Le tout pour douze bouches à nourrir, en plein ramadan. L’année dernière, la table était fournie de mets. Aujourd’hui, l’iftar se limite au strict minimum dans la famille de Fatima ben Ali al-Hajj, la vingtaine, enseignante diplômée en langue arabe. « Le prix du sac de pain est passé de 20 à 120 riyals yéménites, et en plus, sa taille a diminué. Désormais, je le prépare moi-même à la maison », soupire l’activiste qui réside à Moukalla, dans la province de Hadramout, au sud du Yémen. Dans le pays le plus pauvre de la région, où la guerre est entrée dans sa huitième année, la crise économique s’accentue, plombant la vie d’une majorité de Yéménites. « De nombreuses familles n'ont pas pu acheter ce qu’il leur fallait pour le mois sacré, en raison de la situation économique. Elles seront tout autant à devoir s’abstenir pendant la fête du Fitr si cela continue », déplore Adib Saleh Moubarak al-Abd, rédacteur en chef du site d’information Qattaban News, qui réside à Bihan, dans la province de Chabwa, récemment reprise par les forces pro-gouvernementales.

Aggravation de la crise

Au début du ramadan, une trêve de deux mois avait été annoncée, prévoyant la reprise de certains vols commerciaux avec Sanaa et l’entrée de pétroliers dans le port de Hodeida. Malgré une relative accalmie, ce cessez-le-feu n’a pas suffi néanmoins à enrayer l’augmentation du coût de la vie. Depuis 2015, celui-ci s’est envolé, alors que l’Arabie saoudite prenait la tête d’une coalition, à la demande du gouvernement yéménite, afin de contrer l’avancée vers le Sud des rebelles houthis, soutenus par Téhéran, qui venaient de prendre le contrôle de la capitale Sanaa. « Depuis le début de la guerre, j'ai eu à vendre ma voiture et nombre d’autres effets personnels pour faire face au coût de la vie et vivre dans la dignité », admet avec humilité Salim*, originaire de la capitale yéménite. Lorsque sa femme est tombée malade, elle a dû prendre son mal en patience le temps qu’il puisse emprunter de l’argent à un ami pour payer ses examens médicaux et son traitement. Pour celui que la guerre a délogé à cinq reprises déjà, la situation s’est légèrement stabilisée depuis qu’il est arrivé il y a deux ans dans la riche province pétrolière de Ma’rib, qui accueille plus de deux millions de déplacés. Dans le dernier bastion gouvernemental du Nord, ce père de famille gère l’administration de camps de déplacés qui n’ont qu’un accès précaire à des services essentiels comme la santé, l’eau et la nourriture.

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Dépendant presque entièrement de ses importations, le pays vivait principalement de ses hydrocarbures et des transferts de fonds de ses émigrés jusqu’à ce que la guerre éclate et assèche considérablement ses sources de revenus. Si les foyers vulnérables avaient déjà été particulièrement affectés par la pandémie de coronavirus en 2020, les besoins dans le pays sont d’autant plus criants depuis l’invasion russe de l’Ukraine. Aux confins de l’Europe, cette autre guerre a fait monter en flèche les cours des hydrocarbures et des matières premières, et notamment du blé, dont le Yémen dépend à près de 90%, avec plus d’un tiers importé des deux pays belligérants. « Avec l’augmentation du prix des denrées alimentaires, un salaire n’équivaut plus qu’à un sac de farine de 50 kilogrammes et un gallon d'huile de cuisson de 20 litres », estime grossièrement Adib Saleh Moubarak al-Abd. « Imaginez qu’avant, mon salaire équivalait à 300 dollars. Aujourd’hui il n’en vaut même pas 50 », calcule quant à lui Saïd Ali, un fonctionnaire basé à Ma’rib. « Notre situation est devenue dramatique, c’est douloureux pour tous les Yéménites », résume-t-il.

Différences internes

Si la crise touche tout le pays, des disparités existent entre les administrations qui règnent sur ce pays aux deux capitales : Sanaa, occupée par les rebelles depuis 2014, et Aden, capitale provisoire des forces pro-gouvernementales. Tandis que les positions des parties belligérantes se consolidaient dans les années 2016-2017, la lutte armée s’est ainsi transposée sur le terrain économique. Avec des institutions dédoublées, même la politique monétaire s’est découplée depuis que l’ancien président Abd Rabbo Mansour Hadi, basé à Riyad, a transféré en septembre 2016 le siège officiel de la Banque centrale de l’une à l’autre des capitales. Un an plus tard, l’institution basée à Aden a pris la décision d’imprimer de nouveaux billets pour payer les salaires des fonctionnaires, accélérant la dépréciation du riyal yéménite. En décembre dernier, la monnaie locale atteignait un taux record de 1 700 riyals pour un dollar dans les zones sous contrôle gouvernemental, contre environ 215 au début de la guerre. Pour contrôler la masse monétaire, l’administration houthie a de son côté décrété en 2019 l’interdiction des nouveaux billets en circulation, jugulant ainsi sur son territoire l’augmentation du taux de change face au billet vert.Alors que la monnaie nationale a perdu plus de 80% de sa valeur depuis 2015 dans les zones sous contrôle gouvernemental, le riyal saoudien y est devenu la devise de référence. « Sa valeur est stable, tandis que celle des riyals yéménites rebondit tous les jours comme un ballon de football », illustre Adib Saleh Moubarak al-Abd, qui compte parmi les 30% de la population yéménite habitant sous l’administration reconnue par la communauté internationale, qui contrôle pourtant près de 70% du territoire, principalement au Sud et à l’Est. « Les prix affichés sur les marchés sont en monnaie saoudienne, alors que mon salaire est en riyals yéménites. Je dois payer l’équivalent au taux du marché », se plaint quant à elle l’enseignante Fatima ben Ali al-Hajj. Celle qui survit en cumulant les petits boulots à droite et à gauche doit parfois marcher des kilomètres faute de pouvoir se payer les trajets en bus. D’autres, plus chanceux, touchent un salaire en devises étrangères, notamment auprès d’ONG, les mettant à l’abri des fluctuations monétaires.

Une trêve fragile

« La crise économique ne prendra fin que lorsque la guerre s'arrêtera et qu'un processus de paix global sera entamé », veut croire Ahmed*, déplacé à Aden. Ce fonctionnaire originaire d’al-Bayda espère que le cessez-le-feu négocié par l’ONU au début du mois entre les forces pro-gouvernementales et les rebelles ne sera pas qu’une « trêve médiatique ». Car le conflit a enrichi de nombreux profiteurs de guerre qui ont intérêt à ce qu’elle se perpétue. Dans son dernier rapport, en janvier 2021, le panel onusien d’experts sur le Yémen dénonçait déjà les profits économiques engendrés par toutes les parties impliquées. D’un côté, le gouvernement aurait contribué à détourner 423 millions de dollars d’un dépôt saoudien à la Banque centrale d’Aden, tandis que les houthis auraient financé leur effort de guerre à hauteur de 1,9 milliard de dollars en prélevant des taxes en lieu et place de l’administration officielle. Bien que la trêve actuelle soit globalement respectée, ce qui n’avait pas été le cas depuis 2016, des infractions ont été dénoncées de part et d’autre, notamment des opérations militaires autour de la ville de Ma’rib, capitale de la province éponyme.

Fournissant 90% du gaz liquéfié et du pétrole consommé dans le pays, ce bastion des forces loyalistes est convoité par les houthis pour sa position géostratégique et ses importantes réserves d’hydrocarbures. « Nous craignons que les milices houthies donnent l’assaut à la province, agressent ses habitants et les poussent à se déplacer », confie Salim, qui s’inquiète particulièrement de la situation humanitaire dans les camps de déplacés qu’il gère. Multipliant les contacts, l’émissaire onusien pour le Yémen, Hans Grundberg, s’attèle à contenir les tensions pour sauver une trêve qui pourrait mener à la reprise d’un processus de paix au point mort. Conformément à la volonté du parrain saoudien, les pouvoirs présidentiels de Abd Rabbo Mansour Hadi et de son vice-président ont été transmis au début du mois à un conseil exécutif de huit membres, investi mardi dernier par le Parlement à Aden. Mission leur a été donnée, entre autres, de travailler à une paix durable au-delà de la trêve actuelle.

« Cela ne signifie rien pour les citoyens aujourd’hui. Que feraient-ils d’un cessez-le-feu s’ils sont incapables de subvenir aux besoins de leur famille ou de soigner leurs enfants ? », interroge Adib Saleh Moubarak al-Abd. « On cherche des emplois provisoires tels que des travaux d’électricité ou de peinture à domicile. Malgré cela, on est forcé de baisser le nombre de repas quotidiens, parfois à un seul », se désole pour sa part Ahmed, tout en s’excusant de répondre par message avec un jour de retard, du fait des longues coupures d’électricité qui paralysent son quartier. Alors que plus de 377 000 personnes sont mortes depuis le début du conflit des effets directs, mais surtout indirects du conflit, comme la faim et la maladie, les Nations unies essayaient le mois dernier de récolter des fonds afin de fournir une assistance à plus de 23 millions de personnes actuellement à risque, dont plus de 75% ne mangent pas à leur faim. Sur plus de 4 milliards de dollars nécessaires cette année pour faire face à la pire crise humanitaire au monde, les promesses de dons ont seulement couvert 1,3 milliard.

*Les prénoms ont été modifiés. 


Au centre de la nappe à carreaux rouges et blancs, posée à même le sol, quelques dattes ont été disposées dans l’attente de la rupture du jeûne. Dans des corbeilles en plastique, quelques sambousseks, et dans un plat pas tout à fait rempli, une douzaine de mini pizzas. En guise de boisson, du café a été posé dans un coin. Le tout pour douze bouches à nourrir, en plein ramadan....

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