L’organisation internationale de police criminelle est dirigée depuis novembre 2021 par l’émirati Ahmad Nasser al-Raisi. Photo de 2022, Roslan Rahma/AFP
C’est une décision qui a suscité l’indignation parmi les organisations de défense des droits humains. Malgré une injonction temporaire de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) exhortant Belgrade à attendre le 25 février pour procéder à l’éventuelle extradition du dissident bahreïni Ahmad Jaafar Mohammad Ali, la Serbie a confirmé en appel son renvoi dans son pays d’origine avant de le livrer à Manama la semaine dernière. Cherchant à obtenir l’asile en Europe par peur d’être persécuté, torturé ou tué au Bahreïn, il était arrivé à Belgrade en novembre, où il avait été arrêté le même mois par les autorités serbes. L’homme était sous le coup d’une notice rouge d’Interpol émise à la requête du royaume bahreïni en 2015. Ahmad Jaafar Mohammad Ali est aujourd’hui de nouveau en prison dans son pays où il avait rapporté à Human Rights Watch avoir subi des actes de torture lors de son séjour précédent entre 2007 et 2009.
Son retour derrière les barreaux suscite de fortes inquiétudes quant à son sort, alors que la police bahreïnie a rappelé que le dissident a été condamné trois fois à la prison à perpétuité par contumace en plus de 10 ans pour terrorisme. Avec le plus important ratio – ex aequo avec Israël–, au Moyen-Orient, de prisonniers par rapport à la population, Bahreïn est régulièrement critiqué par les organisations des droits de l’homme pour la répression politique qui y règne ainsi que pour les mauvais traitements réservés aux détenus.
Dans ce contexte, la CEDH a réclamé, le 24 janvier dernier, une explication à la Serbie sur le non-respect de son injonction temporaire à retarder l’extradition, mentionnant que cela pouvait représenter une violation de la Convention européenne des droits de l’homme, donnant ainsi lieu à des dommages et intérêts. « Un très grand nombre d’activistes et de dissidents sont en prison ou ont fui le pays pour trouver refuge à l’étranger, car chez eux, ils courent un grand danger », soutient Nicholas McGeehan, cofondateur et codirecteur de FairSquare Research and Projects qui siège au conseil consultatif du Bahrain Institute for Rights and Democracy (BIRD). Les déboires d’Ahmad Jaafar Mohammad Ali avec le régime ont commencé en 2007 après sa participation à des manifestations contre les abus des forces de l’ordre. Les charges alors retenues contre lui pour justifier son arrestation et sa détention concernent des délits de rassemblement illégal et de possession illégale d’armes – en dépit de ses dénégations. Au sujet de ces deux ans dans les geôles bahreïnies, il raconte notamment avoir été suspendu à un tuyau par des menottes attachées à ses poignets pour être battu et avoir fini par signer des documents sans les avoir lus. Libéré en 2009 suite à une grâce royale accordée à plusieurs prisonniers politiques, l’homme est blessé alors qu’il prend part aux manifestations antipouvoir qui ont submergé la monarchie à majorité chiite en 2011 dans le sillage du printemps arabe. Ces protestations donnent lieu à une violente répression par le régime sunnite, appuyé par des forces de sécurité saoudiennes, et au musellement de l’opposition politique, dont les leaders encore présents dans le pays sont jetés en prison. Ahmad Jaafar Mohammad Ali fuit en 2013, avant d’être jugé puis condamné par contumace à perpétuité pour activités terroristes, notamment fabrication et possession d’explosifs. Le Bahreïn le déchoit de sa nationalité en 2015, le rendant apatride, tandis qu’il est de nouveau condamné à la prison à perpétuité pour son implication présumée dans un attentat à la bombe ayant causé la mort de deux policiers bahreïnis et d’un officier émirati en 2014. Trois de ses cocondamnés sont exécutés en 2017, dénonçant des aveux obtenus sous la torture.
Rôle des Émirats arabes unis
Cette dernière accusation met en lumière le rôle que les Émirats arabes unis sont soupçonnés d’avoir joué dans l’extradition du dissident politique bahreïni, considérée comme la première opération inquiétante du genre menée sous le mandat du nouveau président d’Interpol, Ahmad Nasser al-Raisi. L’élection du général émirati en novembre dernier avait provoqué une levée de boucliers de la part des organisations de défense des droits humains, alors que celui-ci fait l’objet de plusieurs plaintes en Europe pour faits de torture. Selon le BIRD, Ahmad Jaafar Mohammad Ali aurait été extradé de Serbie à bord d’un avion de Royal Jet, une compagnie émiratie privée dirigée par un membre de la famille régnante al-Nahyane. « Ce cas suggère que, loin d’être une opération destinée à traduire les criminels en justice, l’organisation (Interpol) pourrait servir à renvoyer les activistes et dissidents sous la coupe de dictateurs et de régimes brutaux qui violent les droits humains », s’indigne Nicholas McGeehan.
Informé de l’injonction, Interpol insiste sur le fait que les extraditions sont du ressort des relations bilatérales entre les pays. En outre, l’organisation souligne que les membres de son comité exécutif, y compris son président, ne sont pas impliqués dans les décisions de publier ou d’annuler des notices rouges. Le système de notices rouges permet aux États membres de « demander aux services chargés de l’application de la loi du monde entier de localiser et de procéder à l’arrestation provisoire d’une personne dans l’attente de son extradition, de sa remise ou de toute autre procédure judiciaire ». De nombreux activistes craignent qu’il ne soit utilisé à mauvais escient par des régimes répressifs contre des opposants politiques, notamment depuis l’arrivée du général émirati à la tête de l’organisation internationale.


Ce machin sert moins à lutter contre le crime organisé et international qu'à contribuer à l'instauration d'un nouvel ordre mondial totalitaire et démoniaque
08 h 55, le 02 février 2022