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Lifestyle - Vient de paraître

La ferronnerie d’art des balcons beyrouthins en danger

L’auteur Mazen Haïdar vise à documenter un héritage menacé de disparition.

La ferronnerie d’art des balcons beyrouthins en danger

Exemple de fer forgé sur un balcon à Hamra. Photo tirée de l’ouvrage

La ferronnerie a constitué le prolongement décoratif des bâtiments de différentes époques. Garde-corps, grilles de fenêtre, rampes d’escalier, portes d’entrée ou encore clôtures de jardin, ces éléments en fer forgé au « langage artistique autonome », s’offrent une histoire contée par l’architecte Mazen Haïdar dans La ferronnerie architecturale à Beyrouth au XXe siècle, paru aux éditions Geuthner, à Paris. L’évolution de son usage dans l’architecture de la ville entre 1900 et 1970 et les tendances décoratives qui l’ont caractérisée ont fait l’objet d’une enquête dans 52 secteurs de Beyrouth, en 27 itinéraires différents, permettant d’établir un catalogue des ouvrages repérés sur le terrain.

De 2017 à 2020, avant que Beyrouth ne soit plongée dans l’horreur du 4 août et ne subisse de sévères dégâts, l’auteur s’était focalisé sur la ferronnerie, imprimant autant de clichés que d’histoires appartenant à l’architecture de la ville. Pointilleux sur les détails, il met à la portée du lecteur l’inventaire et le relevé géométrique de 1 500 motifs provenant de quelque 600 bâtiments localisés à Achrafieh (Mar Mikhaël, Gemmayzé, Geitaoui, Mar Mitr, Furn el-Hayek, etc) ; mais aussi à Bachoura, Basta, Ras Beyrouth, Aïn el-Mreissé, Moussaïtbé, Mazraa, Tarik Jdidé, Ras el-Nabeh et Amliyé. Dans ce parcours, « la ferronnerie d’art s’impose comme un élément caractéristique du patrimoine urbain », relève l’architecte Mazen Haïdar. L’ouvrage de 500 pages renferme également des documents d’archives repérés au Liban et en France, et des extraits photographiques des catalogues publiés en France entre 1924 et 1958 qui ont été « sources d’inspiration de nombreuses réalisations au Liban ». Les modèles d’artistes décorateurs et maîtres ferronniers d’art exerçant à Paris entre les deux guerres (comme Raymond Subes, Gilbert Poillerat, Jean Desnos et d’autres) se trouvent être les inspirateurs de nombreux dessins de fenêtres, de mains courantes d’escalier, et surtout de garde-corps métalliques de la capitale libanaise, de la période mandataire et postmandataire. Adoptés, transformés et enrichis, certains dessins qui ceinturent des milliers de balcons beyrouthins reflètent avec éloquence cette inspiration. N’occupant qu’une place marginale dans l’histoire de l’architecture, la ferronnerie est remise au centre de cette recherche comme le symbole des interactions et des transferts artistiques durant la seconde partie du XXe siècle. La présente étude ne vise pas uniquement à redécouvrir une époque lointaine où le travail artisanal faisait merveille. « Elle sert à susciter l’attention vers un bâti méconnu et condamné à une disparition progressive, tantôt par l’élimination volontaire des ouvrages en fer, revendus et recyclés au cours des chantiers de démolition, tantôt par une réhabilitation peu soucieuse de ses valeurs esthétiques et historiques », écrit l’auteur. D’autant plus qu’à l’heure actuelle, « l’ensemble du territoire libanais demeure ouvert à la spéculation foncière », ajoute-t-il. Dans ce contexte, Mazen Haïdar présente une longue introduction sur l’architecture du bâti ainsi que des photographies d’archives inédites d’une ville radicalement transformée par la guerre du Liban (1975-1990), mais aussi et surtout par la double explosion du 4 août 2020.

Planche tirée de l’ouvrage servant à illustrer les différents types de ferronnerie utilisés à Beyrouth.

Place aux balcons et loggias

L’étude menée sur un millier de bâtiments de la municipalité de Beyrouth a démontré que c’est sur des façades épurées de toute surcharge décorative (encadrements, corniches ou frontons) que ce sont insérés les éléments en fer forgé. Dès la seconde moitié des années 1930, ils offrent d’innombrables modèles allant des plus simples aux plus ouvragés. Compte tenu toutefois de leur diffusion et de leur emplacement (sur les façades), ce sont surtout les garde-corps qui occupent une part importante dans l’ouvrage. « Plus qu’une simple structure de sécurisation et de séparation, ils symbolisent un trait d’union entre l’intérieur et l’extérieur, entre l’habitat et la ville. » Le balcon en encorbellement, le balcon en porte-à-faux et le balcon en retrait, ou loggia, sont au cœur de la composition architecturale tout au long du XXe siècle. « Dans chacune de ces catégories, les garde-corps reflètent un moment spécifique de l’histoire de la ferronnerie architecturale, non seulement à travers la richesse stylistique de leurs modèles, mais aussi par la réception et les pratiques d’appropriation qu’ils suggèrent à chaque époque. » Pour exemple, les garde-corps de balcon en encorbellement employés jusqu’à la première moitié des années 1930 étaient d’abord en pierre taillée puis en béton armé, et portaient une dalle en marbre, ou coulée. Quant aux loggias ou baies en retrait – caractéristiques de l’architecture de la période mandataire –, elles sont repérables dans l’immeuble beyrouthin dès les années 1920-1930.

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Côté traitement des surfaces, plusieurs techniques de martelage ou de gravure étaient répandues durant la période 1920-1945. Mais ce style va connaître un déclin progressif avant de disparaître dans la première moitié des années 1950. « La tendance à la simplification, adoptée à grande échelle après 1955, a pour raison primordiale la diffusion dans le marché local des profilés à section carrée aux petites dimensions (12 mm x 12 mm) qui se prêtent davantage aux configurations légères », signale Mazen Haïdar.

« La ferronnerie architecturale à Beyrouth au XXe siècle » (éditions Geuthner), une histoire contée par Mazen Haïdar.

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Évolution des techniques

Le constat tiré de ces recherches a par ailleurs permis de déterminer les gammes chromatiques des ouvrages en fer forgé. Selon l’architecte, ceux-ci restent largement associés à la couleur noire entre le début du siècle et la seconde moitié de 1940. Quelques exceptions confirment l’usage du gris. Des tonalités claires, comme du blanc, du bleu ciel ou même du jaune, apparaissent à la fin des années 50 et 60. L’auteur observe que dans les modèles plus anciens précédant l’arrivée du béton, la structure du garde-corps en fer forgé ou plus rarement en fonte se limite à Beyrouth à un nombre restreint de demeures aristocrates de la fin du XIXe siècle. « Il s’agissait de produits de série importés qui se distinguaient par des compositions associant les motifs floraux et animaliers à des formes plus abstraites. » Au fil des pages, on apprend également que l’élimination des corbeaux de soutien des balcons a entraîné progressivement le renforcement de la dalle en béton armé. « Tout en préservant les proportions habituelles entre l’ouverture de la porte-fenêtre et la longueur du balcon, les montants métalliques soutenant le garde-corps sont remplacés par quatre piliers dans lesquels s’encastrent de part et d’autre trois pans en fer forgé (…) Ces proportions sont toutefois condamnées à évoluer avec le temps, comme le confirment quelques constructions successives à partir des années 1940. En effet, les dimensions du parapet en bloc de béton gagnent doucement en hauteur jusqu’à atteindre parfois la dimension maximale de 90 cm sans l’ajout d’un dispositif métallique quelconque », indique Mazen Haïdar. Pendant les trois décennies suivantes, « l’approche dominante mise sur une parfaite symbiose entre le dispositif métallique et le mur plein. L’exploration de nouvelles techniques en béton et le prolongement de la longueur des balcons ouvrent le champ à des solutions formelles très variées ».

Bio express

Mazen Haïdar est diplômé de l’Université de Rome La Sapienza et titulaire d’un doctorat en architecture de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne. Il a dirigé et participé à plusieurs projets de restauration au Liban. Après avoir enseigné à l’Université américaine de Beyrouth (AUB) et la Lebanese American University (LAU), il a occupé entre 2013 et 2017 le poste de directeur adjoint de l’École d’architecture de l’Académie libanaise des beaux-arts (ALBA) – Université de Balamand. En 2017, il obtient une résidence d’artiste à la Cité internationale des arts à Paris pour son projet de recherche La ferronnerie architecturale du XXe siècle à Beyrouth. Il est l’auteur d’un nombre d’articles portant sur le patrimoine architectural et la notion de mémoire dans la restauration du bâti résidentiel. Parmi ses ouvrages : Città e memoria, Beirut, Berlino, Sarajevo, paru en 2006 aux éditions Bruno Mondadori.


La ferronnerie a constitué le prolongement décoratif des bâtiments de différentes époques. Garde-corps, grilles de fenêtre, rampes d’escalier, portes d’entrée ou encore clôtures de jardin, ces éléments en fer forgé au « langage artistique autonome », s’offrent une histoire contée par l’architecte Mazen Haïdar dans La ferronnerie architecturale à Beyrouth au XXe...

commentaires (2)

Super article!

Emmanuel Durand

15 h 19, le 04 janvier 2022

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Commentaires (2)

  • Super article!

    Emmanuel Durand

    15 h 19, le 04 janvier 2022

  • merci beaucoup beaucoup pour ce genre d’articles, encore merci :)

    Abdallah Barakat

    01 h 27, le 04 janvier 2022

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