Le point de vue de...

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Comment en sommes-nous arrivés là ?

D.R.

C’est la question que se posent encore beaucoup de personnes, anéanties par l’effondrement économique et la décadence politique qui engloutissent le Liban dans les abîmes.

Ce texte se veut une réponse synthétique à la question, construite autour de cinq raisons.

La première concerne les élites politiques qui gouvernent depuis la fin de la guerre civile en 1990. Il faut rappeler une fois de plus qu’elles sont majoritairement issues de cette guerre, de ses crimes restés impunis, de ses mutations et de sa culture de la violence, des invasions syrienne et israélienne qui ont suivi son déclenchement, de l’émergence du Hezbollah financé par l’Iran, et puis de l’hégémonie mafieuse de Damas jusqu’en 2005. À travers leurs récits du passé guerrier, à travers la distribution des ressources de l’État suivant leurs logiques de népotisme et puis à travers les réseaux clientélistes alimentés par l’argent de la reconstruction, ces mêmes élites, rivales mais solidaires quand leurs privilèges sont menacés, ont réussi à imposer leurs choix ou à entraver, tout au moins, le fonctionnement des institutions étatiques si ces choix ne sont pas acceptés. Les conséquences ont été dramatiques au cours des années : paralysies gouvernementales, fermetures du Parlement et incapacité permanente à protéger une paix civile fragile ou à introduire des réformes politiques et économiques, même cosmétiques.

La deuxième raison concerne la monopolisation de la représentation au sein de chaque communauté. En fait, depuis les années 1970, les communautés religieuses ont cherché, l’une après l’autre, une identité fondée sur la loyauté et « l’union sacrée » autour d’une force politique capable de la défendre. Cela a conduit à la construction d’institutions et de discours dominants au sein des communautés, à la création d’un langage et d’une conscience uniques, à la représentation maléfique des « autres » et à l’effacement de toute diversité politique. Ce phénomène est resté omniprésent dans l’après-guerre et s’est renouvelé en 2005 après l’assassinat de Rafic Hariri, puis en 2011 avec le début de la révolution en Syrie.

La troisième raison ressort de la complicité entre banquiers, hommes d’affaires et ténors politiques depuis 1992. Cela a engendré la répartition de contrats juteux et de crédits bancaires entre une minorité d’affairistes affiliés aux forces confessionnelles au pouvoir, et le surendettement de l’État et les ingénieries financières de la Banque centrale le couvrant et permettant sa poursuite, jusqu’à la déroute totale. Le tout sur fond de corruption vertigineuse, de mauvaise gestion, et de contrebande de dollars et de produits subventionnés, surtout lors des dernières quatre années, vers la Syrie.

La quatrième raison s’inscrit dans les relations entre les élites politiques libanaises et les acteurs externes. Ces derniers ont toujours été un facteur influent dans les équations politiques internes. Depuis l’indépendance, le consensus national a été difficile à trouver quant à la position du pays par rapport aux axes régionaux s’affrontant non loin de ses frontières. En même temps, les clivages confessionnels ont encouragé les forces étrangères à se livrer à une chasse aux alliés en vue de créer des arènes de confrontations par procuration. Derniers épisodes : l’affrontement depuis 2003 entre Iraniens et Saoudiens, ou encore entre Iraniens et Américains, sans oublier les menaces entre Israéliens et Iraniens qui évoquent des règlements de compte à partir du sol libanais.

Enfin la cinquième raison, qui pèse le plus depuis 2006, c’est l’excès de puissance du Hezbollah et de sa milice, la seule toujours lourdement armée dans le pays. Cette surpuissance a eu plusieurs effets : elle a permis au parti chiite d’imposer ses choix dans la politique étrangère, d’utiliser la violence contre ses opposants, d’envoyer (depuis 2012) des milliers de combattants se battre en Syrie en soutien au régime Assad, de s’illustrer comme l’allié iranien le plus fiable dans la région et de menacer tout élan citoyen ou toute procédure juridique mettant en cause ses agissements et son statut d’intouchable. Les répercussions ont été graves sur la stabilité du Liban de même que sur ses relations avec plusieurs acteurs arabes et internationaux indispensables pour la survie de son économie.

Ainsi, le Liban a sombré progressivement dans une crise existentielle et ne semble plus aujourd’hui en mesure de s’en remettre.

Car si l’urgence est au sauvetage économique et financier qui ne pourra venir que des instances internationales, il serait illusoire d’imaginer un redressement à moyen et long termes sans réformer les institutions politiques afin de renouveler les élites et changer le mode opératoire qui les produit, et mettre en place un système judiciaire indépendant, permettant de tourner la page de l’impunité qui règne depuis des décennies. Et cela exigera en parallèle une solution dans le cadre national aux armes du Hezbollah et une entente sur la place du pays et son rôle dans sa région…

C’est la question que se posent encore beaucoup de personnes, anéanties par l’effondrement économique et la décadence politique qui engloutissent le Liban dans les abîmes. Ce texte se veut une réponse synthétique à la question, construite autour de cinq raisons.La première concerne les élites politiques qui gouvernent depuis la fin de la guerre civile en 1990. Il faut rappeler une...
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"il serait illusoire d’imaginer un redressement à moyen et long termes sans réformer les institutions politiques afin de renouveler les élites et changer le mode opératoire qui les produit, et mettre en place un système judiciaire indépendant, permettant de tourner la page de l’impunité qui règne depuis des décennies. Et cela exigera en parallèle une solution dans le cadre national aux armes du Hezbollah et une entente sur la place du pays et son rôle dans sa région…" Vaste programme! J'espère qu'il pourra être réalisé avant le passage à la retraite de mon petit-fils (âgé de dix ans)...

Georges MELKI

11 h 50, le 06 décembre 2021

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Commentaires (1)

  • "il serait illusoire d’imaginer un redressement à moyen et long termes sans réformer les institutions politiques afin de renouveler les élites et changer le mode opératoire qui les produit, et mettre en place un système judiciaire indépendant, permettant de tourner la page de l’impunité qui règne depuis des décennies. Et cela exigera en parallèle une solution dans le cadre national aux armes du Hezbollah et une entente sur la place du pays et son rôle dans sa région…" Vaste programme! J'espère qu'il pourra être réalisé avant le passage à la retraite de mon petit-fils (âgé de dix ans)...

    Georges MELKI

    11 h 50, le 06 décembre 2021

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