Papa, tu es parti. Tu as quitté ton corps meurtri, devenu un monceau de douleurs, ce corps dont tu n’as jamais pris soin, et tu es parti, désormais allégé de ton insupportable fardeau. Toi le petit garçon pauvre, fils d’un modeste cordonnier, scolarisé chez les pères carmes à Tripoli, tu fuyais les cours de sport parce qu’ils te faisaient perdre le temps précieux que tu consacrais à l’étude. Plus tard, devenu médecin, tu cachais tes faiblesses d’homme à tes malades, ce qui m’a valu une bourde mémorable au téléphone alors que je devais avoir six ans : « Non monsieur, papa n’est pas là, il est sorti, mais il vous rappellera dès qu’il sera réveillé ! »
Éternel premier de classe, tel a été ton principal titre de gloire. Major de la promotion 1966 de la faculté française de médecine, tu as refusé de te rendre au jubilé de 2016, conscient que ton état de santé ne le permettait pas. C’est moi qui suis allée recueillir à ta place les ovations de la salle qui a bondi comme un seul homme quand ton nom a été prononcé. Car tu avais surtout été un bon camarade. J’ai fait encadrer ta photo de classe et tu l’as posée à ton chevet. Tu as pu mettre un nom sur chaque visage, surtout le Dr Jamilé Afeiche, devenue par la suite notre pédiatre, à mon frère et moi, et qui a été enlevée à notre affection très tôt par la maladie foudroyante qui l’a frappée.
Devenu un habitué du Cénacle libanais après que Michel Asmar était allé à Paris chercher ton cousin, le père Youakim Moubarac, tu as réussi à te fondre dans le cercle le plus brillant que comptait Beyrouth dans les années d’avant-guerre. En 1975, tu as vu voler en éclats le Liban échafaudé dans la pensée des conférenciers du Cénacle libanais, et c’est à ton domicile que le dernier carré s’est replié. Au soir de Noël 1984, le Seigneur a rappelé à lui Michel Asmar et sa belle-sœur, notre chère tante ‘Adla, suite à un accident de la route. Eux partis, les bruits des conversations se sont tus dans la maison de notre enfance. Tu t’es enfermé dans une solitude que n’égayaient plus que les derniers fidèles.
Exerçant la médecine comme un sacerdoce, tu as soigné tout le monde, des princes de l’Église aux plus démunis, de la même manière. À tes yeux, chaque malade était unique et l’être humain était un tout que tu abordais dans son ensemble, soignant l’âme au même titre que le corps. Je salue en ta personne la génération des médecins de la guerre, ceux qui, au péril de leur vie, ont continué à honorer le serment d’Hippocrate. Devenu senior et respecté dans ton art, tu as suivi et encouragé les premiers pas d’une génération nouvelle et brillante de praticiens. Tu leur as appris « le chaleureux contact avec les malades, l’humanisme », comme me l’a confié une médecin que tu as formée et qui s’est occupée de toi dans ta longue agonie.
Personnalité complexe et tourmentée, tu as suscité l’admiration et parfois l’incompréhension, mais tu n’as laissé personne indifférent, et tes compétences n’ont jamais été mises en doute. Anéanti par la mort de ton frère Émile, tu t’es retiré de la médecine par crainte de commettre une faute médicale et ton retrait a laissé tes patients orphelins. Reclus et livré à tes démons intérieurs, tu n’examinais plus que le nounours de ma petite Charlotte qui l’amenait en consultation chez son « jeddo docteur ».
Papa, tu es parti. Désormais, je vais entreprendre de recoller les morceaux de mon cœur qui s’est brisé à la vue de tes souffrances, mais le vide que tu laisses est immense. Toi qui savais accompagner les agonisants au moment du grand départ, qui as si souvent côtoyé la mort de près, tu étais intrigué par elle. Un jour, tu m’as dit : « L’éternité, oui… mais après ? » Maintenant, tu vas le savoir.

