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Culture - Beyrouth BD

Pour Patrick Chappatte, l’humour trouve toujours son chemin

En visite au Liban dans le cadre du Beyrouth BD Festival organisé par l’Institut français, Lyon BD, l’Académie libanaise des beaux-arts et la Mu’taz and Rada Sawwaf Arab Comics Initiative à l’AUB, le dessinateur de presse et réalisateur de reportages dessinés libano-suisse répond aux questions de « L’Orient-Le Jour ».

Pour Patrick Chappatte, l’humour trouve toujours son chemin

Patrick Chappatte : « Le monde est notre terrain de jeux. » Photo Matthieu Zellweger/Haytham Pictures

Des guerres dans les Balkans à l’assassinat de Ben Laden, de Berlusconi en décapotable à l’apparition du viagra, du mariage pour tous en Suisse à la panne globale de Facebook, aucun sujet ne lui échappe. À l’occasion, Patrick Chappatte troque son poste de dessinateur de presse branché politique pour effectuer des reportages sur le terrain, de la Côte d’Ivoire à la bande de Gaza, du Kenya au Japon, en passant par le Liban.

De mère libanaise et de père suisse, Chappatte est né en 1967 à Karachi, au Pakistan, et a grandi à Singapour. En 1995, il s’envole pour les États-Unis où il travaille pour le New York Times puis revient s’installer en Suisse trois ans plus tard. Depuis lors, il signe chaque semaine trois dessins en première page du quotidien genevois Le Temps, dessine également pour l’édition dominicale de la Neue Zürcher Zeitung et pour l’International Herald Tribune, et a collaboré avec le site web du New York Times, avant que la « cancel culture » ne vienne interrompre cette collaboration.

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Ses dessins sont publiés dans de nombreux autres journaux, dont Courrier international, le Sueddeutsche Zeitung et le Khaleej Times. Invité au Beyrouth BD Festival organisé par l’Institut Français, Lyon BD, l’Académie libanaise des beaux-arts et la Mu’taz and Rada Sawwaf Arab Comics Initiative à l’AUB, il nous parle de dessins de presse, de reportages dessinés, de liberté d’expression et d’humour salvateur.

Que représente le dessin de presse pour vous ?

Le dessin de presse est un drôle d’animal, c’est un hybride entre l’art du dessin, l’intérêt pour l’actualité et l’humour. Ce n’est pas un métier auquel on rêve étant petit, on y accède avec le temps. Je dessinais beaucoup étant jeune, et les journaux politiques (américains et suisses) que mon père lisait traînaient à la maison. Je me suis vite familiarisé avec ce monde. Un jour, le monde du dessin et celui de l’actualité se sont rencontrés, j’avais trouvé ma voie. À 17 ans, peu après la fin de mes études au collège, je vois mon premier dessin publié dans la presse locale genevoise, c’était déjà un dessin politique, La Noël éthiopienne, et le grand journal La Suisse m’avait accordé sa confiance. Au dessinateur de presse d’un journal, on octroie un espace de liberté dans lequel il use de son art du dessin pour faire porter son regard sur le monde et sur son actualité. C’est souvent politique, mais cela peut être économique ou social. Le dessin de presse n’est pas que de l’art. On a trois heures pour créer l’image, il faut y associer l’idée et l’humour. Le monde est notre terrain de jeux. Le dessin de presse, c’est une relation de connivence avec le public, faire passer un message dur et profond avec une certaine légèreté.

Quelle différence entre le dessin de presse et le reportage dessiné ?

C’est une autre approche mais qui utilise aussi la puissance du dessin pour parler du monde. Le dessinateur change de casquette mais l’humour reste présent. Le dessin de presse est une capsule qui éclate en quelques secondes, c’est un raccourci, alors que le reportage de presse exige de travailler comme un journaliste, partir sur le terrain et raconter en utilisant l’outil de la bande dessinée. Je le fais depuis presque 20 ans (une trentaine de reportages). J’ai réalisé un reportage sur le Covid-19 pour raconter cette bataille qu’ont menée les malades (Au cœur de la vague ), qui sera présenté à Beyrouth. J’en ai réalisé trois au Liban. Le premier, Ma tante de Beyrouth, dressait le portrait de ma tante gérante de la librairie Antoine à Hamra ; le second a été réalisé au Liban-Sud ; et le troisième parlait des bombes à sous-munitions après la guerre en 2006, le film animé, La mort est dans le champ, a d’ailleurs été projeté à Beyrouth. Grâce aux dessins, le reportage attire plus de lectorat qu’un simple article politique par sa forme d’accès plus simple.

Extrait du reportage BD « La mort est dans le champ » de Patrick Chappatte. Photo DR

Où s’arrête, selon vous, la liberté d’expression ?

C’est un métier qui existe partout dans le monde, sauf dans les régimes autocratiques. Les autocrates ont l’épiderme très fin et ne supportent pas l’humour. En France, le dessin satirique est né avec Honoré Daumier, et cela allait de pair avec la lutte pour la presse libre. La liberté demeure très variable selon le journal et son lectorat. Il faut du courage pour publier ou pas des dessins provocateurs, et ce courage se construit à plusieurs et exige un rédacteur en chef maître de la décision finale. C’est donc une liberté relative de son public et du journal pour lequel il travaille. Aujourd’hui, même dans les pays les plus ouverts, on se heurte de plus en plus à la pression sur le dessin politique. Les sujets religieux peuvent soulever des réactions extrêmes, et le drame de Charlie Hebdo était la forme de censure la plus extrême. C’est ainsi qu’est née la « cancel culture » aux États-Unis avant de se propager en Europe. C’est une susceptibilité exacerbée d’un groupe de personnes, notamment les activistes de gauche, qui poussent en avant les revendications identitaires, le nouveau combat féministe, les droits des trans, l’antiracisme, et qui tentent d’imposer leurs idées et de débarquer les vieux gauchistes. C’est une nouvelle génération susceptible sur la manière dont on représente les sujets et qui se targue de nouveaux canons de vertus, c’est la nouvelle gauche américaine et récemment européenne. L’orthodoxie de leur combat est une valeur plus forte que celle des libertés universelles. La « cancel culture » pousse les rédactions à s’excuser quand elles jugent que le dessin a été trop loin, veut supprimer un contenu ou faire taire un dessinateur. C’est une forme d’idéologie qui veut s’imposer, et pourtant, l’humour est ce qui permet aux sociétés de tenir face à l’absurdité du quotidien. Pour moi, il trouve toujours un chemin envers et contre tous.

Un dessin de presse percutant de Patrick Chappatte. Photo DR

Alors, comment faites-vous pour rester libre ?

Il est impossible de travailler si on n’a pas de latitude artistique. S’il nous faut éliminer tous les sujets sensibles, le choix devient restreint. Je suis toujours intéressé de voir comment la société évolue. La liberté d’expression et la défense des nobles causes ne sont pas incompatibles avec l’écoute. Je suis toujours curieux de ce qui se passe sans que la censure n’ait d’impact sur mon travail. Être confronté à l’incompréhension peut être fatal, la fin de ma collaboration avec le New York Times ayant été une de ces conséquences. Au lieu de débattre du sujet, certaines rédactions décident de supprimer le dessin de presse, et l’espace de liberté se ferme. L’attitude à ne jamais adopter est le renoncement au débat que peut provoquer un dessin. La liberté du débat est compliquée, mais elle est essentielle tout autant que l’humour.

Rendez-vous à Beyrouth

Samedi 9 octobre, à 17h, au campus de l’Institut français du Liban à Beyrouth, une table ronde autour du thème « Géopolitique du dessin », modérée par Zara Fournier, réunit Nicolas Wild, Patrick Chappatte, Othman Selmi et Ivan Debs.

Extraits de reportage dessiné : https://we.tl/t-x2HWvqAGtA


Des guerres dans les Balkans à l’assassinat de Ben Laden, de Berlusconi en décapotable à l’apparition du viagra, du mariage pour tous en Suisse à la panne globale de Facebook, aucun sujet ne lui échappe. À l’occasion, Patrick Chappatte troque son poste de dessinateur de presse branché politique pour effectuer des reportages sur le terrain, de la Côte d’Ivoire à la bande de Gaza,...

commentaires (1)

Le succès de Chappatte n'est pas seulement dû à son talent artistique exceptionnel, mais aussi au respect des personnages qu'il caricature. Sa signature est synonyme d'une pudeur comique et sa recherche délicate de ne pas rabaisser, ne pas s'acharner, ne pas descendre aux enfers, mais aussi sans concession pour nous faire rire aux éclats. Il serait utile de rappeler son combat contre la peine de mort qui le préoccupe sérieusement et contre laquelle il s'investit avec son épouse corps et âme. Chapeau l'artiste ! (suis le libanais-genevois qui met le masque en bas des oreilles...promotion....cave...rue de Lausanne)

Shou fi

23 h 01, le 09 octobre 2021

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Commentaires (1)

  • Le succès de Chappatte n'est pas seulement dû à son talent artistique exceptionnel, mais aussi au respect des personnages qu'il caricature. Sa signature est synonyme d'une pudeur comique et sa recherche délicate de ne pas rabaisser, ne pas s'acharner, ne pas descendre aux enfers, mais aussi sans concession pour nous faire rire aux éclats. Il serait utile de rappeler son combat contre la peine de mort qui le préoccupe sérieusement et contre laquelle il s'investit avec son épouse corps et âme. Chapeau l'artiste ! (suis le libanais-genevois qui met le masque en bas des oreilles...promotion....cave...rue de Lausanne)

    Shou fi

    23 h 01, le 09 octobre 2021

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