J’ai toujours voué à l’aîné de mes cousins une grande admiration et un profond attachement, tant pour ses qualités personnelles que pour l’héritage culturel et politique dont il se sentait dépositaire et qu’il tenait à nous transmettre, à travers ses engagements et ses écrits.
Petit-fils de Sélim Nassif qui siégea à plusieurs reprises au conseil d’administration du Mont-Liban (12 membres tous élus, six chrétiens et six musulmans qui secondaient le moutassarrif ottoman, en vertu du règlement organique, une sorte de Parlement), fils de Hikmat Nassif qui fonda en 1936 (avec Ignace Maroun et Sélim Lahoud) les scouts du Liban, dont il fut durant des années le commissaire général, et neveu du côté maternel de Chafic Nassif qui fonda également en 1936, auprès de Pierre Gemayel (Charles Hélou, Georges Naccache…), les Phalanges libanaises, puis en 1958 auprès de Camille Chamoun le Parti national libéral, Sélim a été un des témoins tardifs de l’âge d’or du Liban moderne, qui éclata de manière brutale et violente, avec la guerre civile en 1975.
Il avait intériorisé toutes ces valeurs culturelles nationales et humanistes et avait accompli de brillantes études à la prestigieuse Académie diplomatique de Vienne avant d’occuper divers postes au sein des Nations unies, puis dans des institutions éducatives à Genève, durant les guerres libanaises et régionales.
Il était habité par un amour éperdu du Liban dont il défendait inlassablement la spécificité et l’identité, tout en restant ouvert au dialogue, à l’écoute, animé par une bienveillance infinie et muni d’une immense et consciencieuse érudition. Les élites culturelles vitales dans une société ne peuvent être que démocratiques et éclairées pour pouvoir encadrer durablement les élites politiques et économiques qui risquent, laissées à elles-mêmes, de céder à la tentation absurde et suicidaire de la toute-puissance et du pouvoir abusif.
Sélim était un être des lumières. Tout d’abord lumière de sa foi profonde et puis lumière de sa capacité à raisonner, à argumenter de manière honnête et intègre, à s’ouvrir aux autres tout en restant fidèle à ses convictions fondamentales. C’est cette dynamique dialectique, d’enracinement patriotique et d’universalité, qui nous manque aujourd’hui. Et c’est elle qui a assuré durant un demi-siècle (1920-1975) le rayonnement du Liban.
Il fut le pari réussi entre un extrême raffinement et une exigence farouche de liberté, de loyauté et d’authenticité. Il laisse derrière lui le goût doux et douloureux des paradis perdus.
Bahjat RIZK

