Cher Monsieur Andrea, merci pour votre excellent article sur Wadia (NDLR : écrit également Wadih) Sabra dont je revendique totalement la qualification de « père fondateur de la musique savante libanaise » car il fut pionnier à plus d’un titre : premier à avoir fondé une école de musique en 1910 (qui deviendra notre Conservatoire), premier à avoir fondé une revue musicale (Mousica de 1910 à 1914), premier à avoir pensé à faire exécuter un piano à quart de ton, premier à avoir écrit un opéra sur un livret en langue arabe (Les deux rois en 1928) et premier à avoir harmonisé les mélodies locales (système que Toufic Succar et d’autres ont évidemment perfectionné mais c’est Sabra qui en a jeté les bases). Il a en outre été le premier à essayer de valoriser la musique arabe (qui à l’époque était considérée comme de seconde zone) et à en démontrer l’origine et l’importance par une série de conférences qui sont à la disposition du public au CPML.
On pourrait même sans exagérer affirmer qu’il est le père du dialogue musical des cultures et qu’en cela il a ouvert une voie qui n’existait même pas, les langages musicaux d’Orient et d’Occident étant complètement étanches et cloisonnés avant lui.
Quant à juger de la qualité de sa musique, c’est un autre débat ! Ce que je voudrais, par mon travail sur Sabra (et sur les compositeurs libanais en général), c’est démontrer qu’il existe bel et bien un patrimoine musical libanais, qu’il est de langage un peu hybride entre Orient et Occident (comme l’âme libanaise, non ? ) et, à partir de là, tous les débats musicologiques sont les bienvenus !
Réponse d’Alain E. Andrea
« L’histoire ne doit pas se mettre au service de la mémoire », écrivit un jour l’historien français Antoine Prost. Entre mémoire historique et histoire savante, tout est dépeuplé. Rien qu’une mosaïque de mémoires subjectives qui s’imbibent d’inexactitudes historiques et musicologiques. Cela dit, je suis gré des précisions de Madame Kayali qui me donnent l’occasion de réitérer exactement, mot pour mot, les mêmes questions posées tout au long de mon article, avec désormais plus d’insistance, mais en y apportant cette fois-ci quelques éléments de réponses.
La pierre d’achoppement entre nous est lexicale et notionnelle. Elle concerne la notion de musique savante libanaise. Les musicologues et ethnomusicologues français (During, Lortat-Jacob, Picard, etc.) emploient l’expression de « musique savante » en dehors de l’Europe pour catégoriser les traditions musicales à propension artistique créative, dont la théorie est écrite. Ainsi la seule musique savante indienne digne de ce nom est-elle la tradition musicale monodique modale du râgâ, et ce, nonobstant l’existence d’une production musicale autochtone harmonisée apparentée à la musique savante européenne. Au Levant, cette catégorie est appliquée aux traditions musicales citadines profanes monodiques modales, pour les distinguer des traditions populaires. Le musicologue libanais Mikhaïl Machâqa est le premier à écrire une théorie pour cette tradition, tandis que les chanteurs et compositeurs beyrouthins Muhyiddîn Baayoun, Farjallah Bayda ou Mitri al-Murr peuvent revendiquer selon cette logique la paternité de la musique savante autochtone naissante du Grand Liban.
Que l’on rende hommage à Wadih Sabra pour ses multiples apports à la pratique musicale libanaise sérieuse, cela est plus que légitime. Qu’on lui confère la paternité exclusive de la musique savante libanaise, au détriment des pionniers de premier plan précités, reste néanmoins sujet à discussion, à moins que l’on ne précise qu’il s’agit de la frange occidentalisée polyphonique de la musique savante libanaise, auquel cas le pluralisme grammatical musical serait respecté.
Finalement, ce dépaysement sonore à l’inspiration teintée d’orientalisme n’a-t-il pas été porté à son paroxysme en Europe, par des pionniers du XIXe siècle, tels que Berlioz, Debussy, Rimsky-Korsakov et Saint-Saëns, dans des œuvres qui scintillent des plus admirables couleurs exotiques, bien avant Sabra ?


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