Hommages

Au début était L’Éveil

Au début était L’Éveil

Je porte, à l’aube de ma mémoire, le souvenir de la naissance de mon frère Jabbour, en un temps hivernal, très orageux, dans notre maison à Zghorta, comme je porterai à jamais, au tréfonds de mon être, mon accompagnement de ses derniers jours et heures, entouré de son épouse, ses enfants et ses petits-enfants, en un temps estival, calme et doux, dans sa maison d’Ehden. Rien ne ressemble à sa paisible et mystique disparition plus que le titre de son premier ouvrage, un recueil de nouvelles, intitulé Al-Mawtou bayna el-ahl nouʻas (La mort parmi les siens est sommeil), vieux dicton local, souvent cité par notre mère Maria, pour fustiger l’émigration et louer les vertus de l’enracinement dans sa terre natale.

Tout au long des soixante-douze ans de son existence, nous avons eu, mon frère cadet et moi, des destinées singulièrement convergentes, marquées par une éducation accordant la priorité à deux valeurs majeures : le culte du savoir et la tolérance. Ainsi, nous avons été ensemble une dizaine d’années au collège des Frères de la Salle de Tripoli, interrompue par un an au collège des Frères maristes de Jounieh, suite aux troubles de 1958. Munis, tous les deux, à deux ans d’intervalle, des baccalauréats libanais et français, nous avons réussi, successivement, le concours d’entrée à l’École normale supérieure (ENS) du Liban (baptisée plus tard Faculté de pédagogie de l’UL) dans une même discipline : les lettres françaises. Parallèlement à nos études, nous nous sommes engagés à fond, tous les deux, dans la grande révolte estudiantine des années 1969-1975, lui dans les rangs de la « nouvelle gauche » marxiste, moi au sein du « Mouvement de l’Éveil » que je dirigeais. Quatre ans plus tard, munis de nos diplômes, nous avons été successivement nommés au poste d’enseignant de langue et de littérature françaises au lycée public de Zghorta. Ayant préparé, de mon côté, une maîtrise en sciences sociales, j’ai été admis à l’université Paris V-Sorbonne, pour préparer un doctorat en anthropologie sociale et culturelle. Jabbour n’a pas tardé à suivre le même chemin, pour un doctorat en littérature comparée à l’université Paris III-Sorbonne nouvelle. Une fois munis de nos diplômes, mon frère a été nommé au poste de professeur à l’Université libanaise. Prolongeant mon séjour à Paris, j’ai fini par le rejoindre au même poste, une quinzaine d’années plus tard.

Côté vocation littéraire, une convergence similaire se dessine. J’ai pris conscience de ma vocation à l’âge de quinze ans et me suis mis, depuis, à l’écriture de mon Journal de vie intérieure, qui continue toujours, et duquel émane toute mon œuvre littéraire. Quelques années plus tard j’ai pressenti la même vocation chez mon frère. Lorsque m’a été confiée la direction du troisième numéro de la revue L’Éveil, porte-parole des étudiants de l’ENS, j’ai demandé à mon frère, âgé alors de vingt ans, de collaborer à cette publication. C’est dans cette revue, sortie en mars 1968, que figure le premier texte publié de Jabbour, composé de cinq poèmes. Dans ce même numéro, j’ai publié, de mon côté, mes premiers textes poétiques en langues arabe (Les Quatre obsessions du jour) et française (Passage de Passion). Puis, nous n’avons plus publié d’écrits littéraires, tous les deux, pendant plus de vingt ans. De mon côté, j’ai continué au cours de cette longue période à rédiger, notamment à Paris, mon Journal, tandis que Jabbour s’est adonné à l’activité théâtrale à Zghorta, participant à la traduction en dialecte local des pièces de Georges Schéhadé. Je l’ai poussé sans relâche à dépasser cette activité fort louable et à se consacrer à l’écriture littéraire. Peu d’années plus tard, j’ai eu la joie de recevoir le manuscrit de son premier recueil de nouvelles, en langue française, espérant lui trouver, sans succès, un éditeur à Paris. C’est ce même recueil que Jabbour a réécrit en arabe et publié à Beyrouth, en 1990, sous le titre Al-Mawtou bayna el-ahl nouʻas. Quant à moi, j’ai publié à Beyrouth, en 1993, mon premier ouvrage, Le Livre de la Hala, œuvre poétique en langue arabe. Nos autres ouvrages suivront au fil du temps, y révélant chacun, dans son propre style, son propre univers, différent et singulier.

En plaisantant dernièrement avec mon frère Jabbour et mon frère Samir, benjamin de la famille, dont je pressens depuis longtemps cette même vocation et qui a toujours obstinément refusé de publier, j’ai dit : « Si Samir accepte de publier, au lieu que nous soyons dans la lignée des frères Goncourt, nous aurions été, chose beaucoup plus émouvante, dans celle des sœurs Brontë… ».


Je porte, à l’aube de ma mémoire, le souvenir de la naissance de mon frère Jabbour, en un temps hivernal, très orageux, dans notre maison à Zghorta, comme je porterai à jamais, au tréfonds de mon être, mon accompagnement de ses derniers jours et heures, entouré de son épouse, ses enfants et ses petits-enfants, en un temps estival, calme et doux, dans sa maison d’Ehden. Rien ne...
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