Hommages

De amicitia

L’amitié, dit Agamben interprétant Aristote, n’est pas catégorielle. Elle est existentielle, partage avec l’alter ego qu’est l’ami, « con… sentire » avec lui. L’ami est cet autre qu’on peut appeler à tout moment sans l’ombre d’une hésitation.

« Au moindre coup de Trafalgar,/ C'est l'amitié qui prenait l'quart,/ C'est elle qui leur montrait le nord,/ Leur montrait le nord./ Et quand ils étaient en détresse,/ Qu'leur bras lançaient des S.O.S.,/ On aurait dit les sémaphores,/ Les copains d'abord. »

Que partage l’ami, l’amie, de plus que ces sémaphores de confiance et de recours dans l’adversité ? Le contenu varie, c’est certain, une amitié entre les jeunes peut être découverte du monde, celle entre des personnes plus âgées centrée sur un hobby, une partie de poker, un jeu anodin de cartes. En deux décennies d’amitié avec Farès Sassine et Jabbour Douaihy, le partage était un moment toujours renouvelé de l’intellectuel, du littéraire, une combinaison élevée de langages et de références, ainsi qu’une approche libre du politique et une admiration sans bornes pour le livre. Il était également commensal, partage des plaisirs de la nourriture, que ce soit à Ehden sous l’arbre d’Amarcord, ou plus intimement dans le jardin d’Achrafieh ou l’un de ses restaurants ; et partage d’humour, de rires et de refonte du monde. Comme toute amitié riche, elle dictait un partage à plusieurs étages et avec des intensités diverses. Elle appelait à la répétition, dans un Liban toujours endolori, elle rassurait par sa vision commune de la politique, elle était forte d’inspirations diverses, provoquant un poème par ci, un livre par-là. Elle avait une vertu thérapeutique évidente.

Dans cette amitié plurielle il est des noyaux, ce noyau des Verdurins à travers l’image duquel il me plaisait de taquiner Jabbour et Farès en me référant à nos réunions, alors que tous deux sont la négation absolue du bourgeois ascendant et frustré du cercle de Madame Verdurin. Et c’est vrai, cette amitié masculine prêtait le flanc à l’accusation d’une misogynie que j’avançais en défense de l’amitié pure parce que sans sexe, et sans danger de désir sexuel que la présence féminine force sur la catégorie philosophique ‘amitié’. Des femmes se sont jointes, de temps en temps, au noyau des Verdurins. Mais je continuais à résister leur présence en sourdine, et les dernières années de déjeuners amicaux ont fait triompher la nécessité de l’amitié pure, unisexuelle, monozygote, que sais-je encore, misogyne et obtuse...

Quoiqu’en dise Agamben, le sens philosophique de l’amitié est plus catégoriel qu’existentiel. L’amitié est une catégorie philosophique clairement différenciée de l’amour pour l’homme ou la femme moderne. Les théologiens ont bien voulu faire la part des choses entre Eros, amour sexuel, et Agape, amour platonique, la catégorie amour en tant que telle est totalement différente ; dans son acception contemporaine, elle est catégoriquement autre que l’amitié par la dimension sexuelle qu’elle porte en passé, présent, ou potentiel. Dès que l’amitié inclut un désir sexuel, elle n’est plus amitié. Et il n’y a pas d’amitié passion non plus, n’en déplaise à Platon et à Aristote. Les Grecs, les Arabes, avaient une place particulière pour la femme, bien marginale, et un rapport ambigu à l’homosexualité. C’était le jeune éphèbe, voyez le Phèdre de Platon, voyez le Sinbad terrien des Mille et Une Nuits, qui était l’objet privilégié de l’amour de l’homme, c’est-à-dire du mâle.

Comme l’amour, l’amitié n’est pas universelle, par là je veux dire que je ne ressens pas d’amour universel envers le prochain, pas plus que d’amitié universelle du prochain. Avec l’être humain, plus ou moins lointain, je partage tout un tas de valeurs différentes, principalement citoyennes. Je ne lui voue pas d’amour, et je n’ai pas d’amitié pour lui. Le grec des Évangiles utilise ἀγαπᾶτε, agapate, pour « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés », mot à connotation en avatar de l’amour. Il faudrait vérifier si l’araméen ou l’hébreu sont plus pertinents. Je ne me sens pas trop concerné, j’avoue, par ce commandement qui oppose la citoyenneté à l’amitié et/ou à l’amour. Entre les disciples du Christ, c’est la force de l’amitié qui lui survit parmi eux qui m’interpelle. Déjà là se profile une autre catégorie différenciée, car cette relation était obérée de hiérarchie, de relation de maître à disciple lorsqu’il était avec eux, et même quand il est parti, son épiphanie en miracle le ramenait sans cesse parmi eux.

Avec Jabbour, Farès, il n’y avait pas de figure de maître, pas de miracle, et pas de rapport de force. Nous nous lancions de temps en temps dans de brèves joutes littéraires, mais sans hiérarchie, encore moins d’autorité : encore une caractéristique de la catégorie philosophique « amitié », cette absence de hiérarchie et de pouvoir entre amis.

J’entends un holà d’outre-tombe de Farès, avec force rejet tous azimuts. En amont, citant le Lysis de Platon où l’amitié/philia finit en aporie parce qu’elle est conditionnée par le bien et le mal, en aval avec le déchirement freudien du désir sexuel en répression ou en transfert. Et j’entends Jabbour suggérer – car il préférait toujours la suggestion à l’assertion – que la zone toujours grise de l’humain, toute en relations ambivalentes et contradictoires, avait de la place pour l’amitié dans l’amour et vice-versa. Ses personnages de roman sont amis, amants, collègues, accointances, mélange des genres, Perséphone dans Le Manuscrit de Beyrouth étant un de mes personnages favoris par sa frivolité et sa présence primesautière. À mort les catégories, dit l’œuvre de Jabbour, et le philosophe chez Farès applaudit, citant Hegel citant Goethe, car « grise est la théorie, et vert l’arbre de la Vie ». En cinéphile, Farès connaissait bien les failles que le temps impose aux meilleurs amis, Vincent, François, Paul et les autres. Il y avait bien moins de failles avec Jabbour, Farès, Sélim et les autres.

Toute vie est irremplaçable, parent, conjoint, amant, ami. Farès et Jabbour sont partis ensemble, créant dans une amitié de l’exception littéraire une béance redoublée. Ou faudrait-il conclure, comme Socrate dans Lysis : « À quoi bon raisonner encore ? C’est évidemment inutile. Je veux seulement, comme les habiles avocats dans les tribunaux, résumer tout ce que nous avons dit. Si en effet ni ceux qui sont aimés, ni ceux qui aiment, ni les semblables, ni les dissemblables, ni les bons, ni les convenables, ni toutes les autres choses que nous avons passées en revue, car je n’en ai plus souvenir, tant elles sont nombreuses, si, dis-je, rien de tout cela n’est l’ami, je ne sais plus que dire. »


L’amitié, dit Agamben interprétant Aristote, n’est pas catégorielle. Elle est existentielle, partage avec l’alter ego qu’est l’ami, « con… sentire » avec lui. L’ami est cet autre qu’on peut appeler à tout moment sans l’ombre d’une hésitation. « Au moindre coup de Trafalgar,/ C'est l'amitié qui prenait l'quart,/ C'est elle qui leur montrait le nord,/ Leur...
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