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Le druzisme entre ésotérisme et historicité

Le druzisme entre ésotérisme et historicité

D.R.

Les Druzes aux marges de l’Islam de Wissam H. Halawi, éditions du Cerf, 2021, 728 p.

Un millénaire nous sépare de la disparition aussi fortuite que mystérieuse du sixième calife fatimide du Caire Al-Hakim bi-Amr Allah.

Ce personnage frénétique, un des plus énigmatiques dans l’histoire de l’Islam, ne reviendra jamais de sa promenade nocturne sur la colline de Moqattam, au sud-est de sa capitale, la nuit du 13 février 1021. Les historiens médiévaux ont voulu nous faire croire que son meurtre fut à l’instigation de sa sœur Sitt al-Mulk, la future régente. Mais les plus dévots au calife, détenteur de l’imamat de ahl al-bayt dans sa conception ismaélienne, durent interpréter la disparition de leur guide en termes messianiques.

C’est du moins l’avis de l’illustre islamologue allemand Joseph van Ess, d’après lequel Al-Hakim aurait entretenu en personne sa part de « Mahdi » appelé à réapparaître à la fin des temps. À le suivre de près, le druzisme découlerait d’une amplification de cette messianicité foncière générée par Al-Hakim, sa vie durant.

Une des sagesses du livre somptueux Les Druzes aux marges de l’Islam de Wissam H. Halawi, professeur d’histoire sociale et culturelle des mondes musulmans à l’université de Lausanne, consiste à réviser attentivement cette explication « messianisante » de la genèse du druzisme.

Désormais le temps s’accélère avec la venue d’Al-Hakim, identifié par le dogme druze à « la dernière forme corporelle dans laquelle la face humaine de Dieu se dévoile aux vivants avant la fin des temps ». La fin du monde qui s’approche ne s’avère pas toutefois si imminente. Il y a encore suffisamment de temps pour la purification de l’âme, pour la préparation minutieuse du salut éternel par voie d’élection et d’initiation. La rédemption sera guidée par l’intellect cosmique, al-aql, incarné par le fondateur de la secte des Unitaires au Caire, l’ancien missionnaire ismaélien Hamza, originaire du Khorassan. Al-Hakim suivait plutôt une attitude conciliante quoique réservée vis-à-vis de ces prédicateurs qui projetaient sur lui des attributs divins. Mais il était peu conscient, semble-t-il, du déplacement qui s’opérait dans le groupe de Hamza et de ses adeptes.

C’est que Hamza choisit finalement de diviniser le Hakim « en l’imageant ». Divinisé, en tant que dernière manifestation terrestre de la forme humaine de la Déité, al-nasut, le Hakim des druzes ne serait après tout qu’une image, une idée imagée, non une personne. Dans son cas, le divin ne s’incarne pas dans l’humain mais prend une forme humaine, ce qui est bien autre chose. Une « subcarnation », pour emprunter le mot à Jad Hatem, plutôt qu’une incarnation, à l’instar du verbe qui s’est fait chair dans la théologie chrétienne.

Une doctrine ésotérique si antinomique à l’égard de la charia n’avait pas de chance de survie au Caire après la disparition d’Al-Hakim, interprétée par les Druzes comme simple retrait de la forme humaine du divin, plutôt qu’une occultation d’un imam. C’est que l’imamat sera conférée à Hamza. Elle sort de la lignée d’ahl al-bayt. On voit bien là que le druzisme renverse le plan de l’imamologie chiite. S’il trouve son origine dans le laboratoire des « ultras » du chiisme, pour qui les Imams « exemplifient » la lumière divine, dite aussi lumière muhammadienne, le druzisme s’en distanciera dès sa période fondatrice, au Caire.

Comme l’explique Halawi, « Là où les imamites placent la connaissance divine dans la fonction théophanique de l’imam terrestre, les Druzes lui accordent une voie plus directe grâce à la forme humaine de Dieu qui se rend accessible aux croyants durant le cycle de dévoilement (dawr al-kashf). »

Dans cette optique, les druzes seraient les seuls Unitaires : en vénérant les attributs de la face humaine de Dieu, ils préservent son essence divine (lahut) de toute projection anthropomorphique.

Réprimée au Caire, après la disparition d’Al-Hakim, à laquelle devrait s’ajouter la disparition encore plus tragique de Hamza au cours de la même année 1021, la secte éteinte dans son chef-lieu initial, allait survivre comme communauté initiatique close dans les montagnes de la Syrie rurale.

Né dans un milieu urbain et cosmopolite, le Caire fatimide, le druzisme exilé finira par se syrianiser et se ruraliser. Après de nombreuses tergiversations, il connaîtra une véritable refonte à la fin de l’époque du sultanat mamelouk, avec les réformes attribuées à l’émir Al-Sayyid Abdallah al-Tanukhi (mort en 1479) dans la contrée du Gharb (dans ce qui allait devenir quelques siècles après le Mont Liban). Halawi entreprend un effort méticuleux pour nuancer les apports de l’émir Al-Sayyid et rendre à l’historicité son dû. Tâche qui exige prudence devant un personnage consacré depuis cinq siècles comme « Saint-Patron », ainsi que sa femme, Sitt al-Aysh, qui passe pour l’archétype de la femme savante, pour qui l’époux est un maître spirituel dans l’ésotérisme druze.

Dans son travail de démystification, Halawi réhabilite la période précédant l’émir Al-Sayyid, notamment dans la région du Gharb où les « Épîtres de la Sagesse » furent canonisés. Il établit, par contre, que les traités exégétiques et normatifs attribués à l’émir Al-Sayyid relèvent plutôt de la contribution de ses disciples. À la base, Al-Sayyid Abdallah ne divulgua qu’un enseignement oral et « personnel ». Son charisme religieux, en plus de son statut social élevé, le disposait à exercer un fort attrait sur ses coreligionnaires. Son action renforce l’autorité des maîtres spirituels dans la communauté et prépare la voie à une réorganisation tripartite : d’une part, le pouvoir séculier des « forts », de l’autre, un pouvoir spirituel bicéphale, où se distingue un chef religieux et un chef ésotérique. Mais la mythification du Sayyid en tant que Saint-Patron de la communauté, voire l’incarnation de Hamza, ne fut entreprise que post mortem. L’établissement d’un droit substantiel (fiqh) druze est l’œuvre de ses continuateurs plutôt que du Sayyid en personne, qui se contentait de son autorité d’arbitrage dans le cadre du droit coutumier. Mais le sayyidisme, qui ne découle pas directement de l’expérience de Sayyid al-Tanukhi mais se réfère à elle, en s’attribuant son aura, a fini à l’époque ottomane par façonner l’ensemble du druzisme. Réhabiliter Al-Sayyid Abdallah de Abey tout en l’historicisant reviendrait donc à voir en lui une éminente figure de transition plutôt que de refondation.



Les Druzes aux marges de l’Islam de Wissam H. Halawi, éditions du Cerf, 2021, 728 p.Un millénaire nous sépare de la disparition aussi fortuite que mystérieuse du sixième calife fatimide du Caire Al-Hakim bi-Amr Allah.Ce personnage frénétique, un des plus énigmatiques dans l’histoire de l’Islam, ne reviendra jamais de sa promenade nocturne sur la colline de Moqattam, au sud-est de...

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