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Culture - Livres

Le monde arabe et féminin vu par deux romancières libanaises...

Zeinab Merhi et Katia al-Tawil rêvent de bonheur et d’amour, mais témoignent aussi incidemment de la dure réalité d’un pays effondré et d’un Proche-Orient éclaté. En maniant la langue arabe avec brio, à travers une fiction originale, parfait reflet d’un quotidien dynamité et d’un avenir incertain... 

Le monde arabe et féminin vu par deux romancières libanaises...

Katia al-Tawil cultive le ludique et l’absurde.. Photo DR

Toutes deux contestent, chacune à sa façon, l’univers oriental où sont piégées les filles d’Ève – mais aussi tout être vivant – à travers des plumes aux inspirations différentes. L’une, Zeinab Merhi, taille dans le sombre et le tragique, tandis que l’autre, Katia al-Tawil, cultive le ludique et l’absurde. Mais elles se rejoignent finalement pour dire en commun un certain désarroi et mal de vivre.

Lumière donc sur deux romans à l’inspiration quasi diamétralement opposée, mais qui en disent long sur l’état de décrépitude et de déroute d’un Orient plongé dans ses guerres et ses problèmes insolubles, de même que pour un Liban exsangue, en perte d’identité…


Zeinab Merhi taille dans le sombre et le tragique. Photo DR


L’absence de l’amour…

Née en 1986 à Beyrouth, Zeinab Merhi a étudié la littérature française à l’Université libanaise. Mais c’est en langue arabe qu’elle a choisi d’écrire. D’abord dans la presse locale depuis 2005, ensuite en publiant en 2016 un premier roman, al-Haawiya (L’abîme), traitant de la réinsertion sociale d’un combattant de la guerre libanaise. Mariée à un Iranien, cette femme de lettres a vécu trois ans à Téhéran et produit un film documentaire, Tehran Unlimited.

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Pour son second opus, Manzel aa’em fawqa al-nahr (Maison flottant sur la rivière, 273 pages, éditions Hachette Antoine), Zeinab Merhi a choisi de parler surtout des femmes, de leurs destins et destinées, avec sa plume au lyrisme échevelé, tout en gardant ses distances avec une pure poésie. Elle évoque un cycle de contradictions et de malheurs qui les enferment dans un cercle de malédictions qu’elles tentent, en vain, de rompre. De Beyrouth à Téhéran, où le foyer conjugal est déserté par son mari Benyamin, une jeune fille aux longs cheveux noirs, comme une Ophélie d’Orient, réécrit les rêves de Leila en flottant au gré des eaux dans un décor au paysage presque hostile car peu rassurant… Image surréaliste pour ce texte au verbe dru et aux personnages frisant la plus haute des solitudes. « Ce roman souligne l’absence de l’amour à travers le portrait, avec beaucoup d’analyses psychologiques, de quatre femmes dont trois issues d’une même famille mais appartenant à différentes générations », explique Zeinab Merhi. « Il y a surtout Badia et Leila. J’ai voulu donner un rôle à la femme dans ces pages. J’ai emprunté le titre de cet opus à un réalisateur iranien : Bahman Farman Ara. Mon style, jamais dans le but d’une critique gratuite, épouse la narration et se transforme selon les situations… » souligne-t-elle.

Dédié à son grand-père Adel, qui a fait preuve d’une tendresse maternelle envers elle et toute sa famille, ce roman décrypte les mystères, les trahisons et les troubles des corps, de l’esprit et des cœurs, dans un passé quelque peu obscur et confus. Comme pour rompre la malédiction, cet opus fictionnel sous haute tension s’entretient des relations familiales et passionnelles entre les êtres. Des relations aux accents enrobés de souffrances, de non(ou trop)-dits, de revendications, d’incompréhension et de besoin d’amour inassouvi… D’où l’aspect éminemment psychologique de cette écriture oscillant entre détails des rapports humains et les secrets souvent déroutants qui enveloppent chaque être.

Quand le lecteur écrit la fin

Pour son deuxième roman, al-Janna ajmal min baaid (Le paradis est plus beau de loin, 283 pages, Hachette Antoine), Katia al-Tawil a choisi le romanesque ludique. Non sans vouloir écrire avec sérieux, tout en délaissant progressivement, au milieu du chemin, sans regrets ni états d’âme, ses personnages et leurs situations créés de toutes pièces ou croqués initialement sur le vif. Dans un esprit interactif et participatif, elle laisse ainsi aux lecteurs le soin de tracer les mots de la fin…

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Curieuse et originale entreprise que d’entamer une histoire et de la livrer à l’inconnu comme si l’autrice se dédouanait d’office de toute responsabilité… littéraire !

Au départ, Katia al-Tawil a de toute évidence cherché à écrire un récit philosophique. Elle est en quête d’une simple histoire à raconter mais aussi du sens d’une existence, d’une vie, d’un destin, d’une fatalité…La transposition est simple : l’antihéros du roman est un écrivain oublié par le succès, qui bataille avec une page désespérément blanche. En vain, il trace un fil de récit, de vie et appelle à la rescousse des personnages de la littérature mondiale. Il tente alors de les faire parler et de nouer un dialogue avec eux. Nouvel échec. Il se révolte alors contre celle qui tient la plume et la fait gigoter comme une marionnette.

Et les deux, personnages et romancière, comme lassés et irrités, jettent alors l’éponge, laissant le lecteur, un peu désemparé, un peu surpris, un peu déçu, sur une route déserte dans un terrain vague au beau milieu de nulle part.

Voilà une aventure insolite, véritable pied de nez à une cohérence convenue, dans une fiction se jouant d’une fiction au ronron prévisible. Sans le dire ouvertement, c’est aussi un rappel ou une métaphore du chaos et du non-sens actuels que traverse le pays du Cèdre.

Un roman qui contient de l’humour, un verbe presque joyeux, éloigné du mélodrame, avec une écrivaine qui ne prend pas au sérieux les mots ou sa propre narration, symboles d’une traversée humaine qui dérape et peut aller dans tous les sens, d’une réalité fantasque aux contours indiscernables.

Voilà tous les ingrédients, à la fois farfelus et graves, de ce roman qui sort du rang (surtout dans un monde arabe compassé, écrasé de tradition de convention, de larmes et de sang) et dont la fin est littéralement surprenante. Un écrit tonique et percutant d’une autrice peut-être capricieuse ou irresponsable, mais surtout indécise quant à la moralité à tirer de cette histoire… Et les clés de cette énigme ou de ce jeu romanesque, par une interaction inattendue, sont gracieusement livrées au lecteur. Il a toutes les libertés et les pouvoirs pour trancher, juger et conclure.

Toutes deux contestent, chacune à sa façon, l’univers oriental où sont piégées les filles d’Ève – mais aussi tout être vivant – à travers des plumes aux inspirations différentes. L’une, Zeinab Merhi, taille dans le sombre et le tragique, tandis que l’autre, Katia al-Tawil, cultive le ludique et l’absurde. Mais elles se rejoignent finalement pour dire en commun un certain...
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