Entretiens

Nancy Huston : Éclats de beauté au milieu des ténèbres

Romancière, essayiste et dramaturge, Nancy Huston vient de publier son vingtième roman, Arbre de l’oubli, paru chez Actes Sud comme l’ensemble de son œuvre. Un livre ample et magnifique où l’on retrouve la veine de ses plus grands succès, Lignes de faille (prix Femina 2006) ou Instruments des ténèbres (Prix Goncourt des lycéens et prix du livre Inter 1996).

Nancy Huston : Éclats de beauté au milieu des ténèbres

© Alix William / Sipa

Huston brosse ici le portrait d’une famille américaine privilégiée mais surtout, elle tisse les fils souterrains qui relient cette famille aux drames du monde, la Shoah, l’esclavage, le terrorisme ou la grande pauvreté. Articulant blessures intimes et mémoire familiale, fractures identitaires et tragédies collectives, elle raconte le cheminement heurté de ses personnages vers l’émancipation, la construction de soi, la quête d’un bonheur fragile. Dans une chronologie bousculée mais efficace, elle parcourt l’histoire à coups d’aller-retour éclairants et de scènes-clés qui prennent à rebours la mythologie occidentale de la construction de l’individu et de sa pseudo-liberté. Car chacun est fait, à son insu parfois, de tant d’histoires collectives, de la somme de tant d’autres vies que la sienne. Entre mémoire et oubli, entre « le recto d’harmonie » et « le verso d’horreur », il importe que chacun puisse tracer sa route.

Comment naît un roman ? Et quelle est en particulier la genèse de celui-ci qui articule plusieurs thématiques complexes ?

Ma première réponse est toujours : je ne sais pas. Mais la deuxième est qu’un roman naît à la fois d’un long murissement et d’un déclic. Des thèmes s’approfondissent en nous à notre insu, à mesure que nous observons le monde, vaquons à nos affaires, prenons des notes, écoutons les autres, traversons des vicissitudes diverses. Des interrogations prennent forme. Et puis il se produit un déclic et quelque chose se cristallise à un moment donné. Je me souviens de ce moment précis pour mon dernier roman ; j’étais à mon bureau en Suisse, et une buse a décollé devant moi, son envol a été comme un signe et c’est pourquoi je l’ai remerciée à la fin de l’ouvrage, comme tous ceux qui m’ont aidée à écrire ce livre. Mon idée était d'explorer une problématique autour du thème de l’adoption et de la différence ethnique, présente dans ma vie depuis longtemps chez mes proches, amis ou famille. Le fait est que l’adoption est le plus souvent le fait de personnes à peau claire qui adoptent des enfants à peau sombre, de personnes aisées qui adoptent des moins aisées, de ressortissants de pays riches qui adoptent des enfants issus de pays en difficulté... alors que leurs difficultés sont causées par ces pays riches eux-mêmes. Ces paradoxes me touchent. Par ailleurs, je tenais à regarder de plus près la question raciale aux États-Unis. Plusieurs événements dans ma vie ont contribué au mûrissement de ce projet, dont le spectacle Multiple-s du chorégraphe burkinabé Salia Sanou, auquel j’ai participé en même temps que Germaine Acogny et David Babx : trois duos de danse accompagnés de textes et de musique, présentés dans différentes villes dont Avignon et Ouagadougou. Ça a été une étape importante de mon travail. Je dois citer aussi le livre et la série documentaire d’Arte de Catherine Coquery-Vidrovitch : Sur les routes de l’esclavage. Pour la première fois de ma vie, je me suis intéressée à l’histoire de l’esclavage et j'ai eu envie d’approfondir ma connaissance de ce phénomène « énorme ».

La généalogie et son rôle dans la construction de l’identité des individus était déjà présente dans vos romans, mais ici, vous la mettez en évidence de façon plus centrale, à la fois dans le titre qui y fait référence et dans la construction même du roman. Pourquoi cela ?

En effet, le titre a plusieurs sens possibles dont celui de l’arbre généalogique, parfois enraciné dans l’oubli. Je vais vous raconter quelque chose qui m’est arrivé récemment : mon frère vient de m’envoyer la généalogie de notre grand-père maternel remontant jusqu’au début du XIXe siècle, donc sur huit générations. Le document fait cinquante-huit pages et recense tout, y compris les métiers exercés, les lieux de vie, etc. C’est stupéfiant de pouvoir remonter aussi loin alors qu’il s’agit là non de familles importantes mais de gens ordinaires. Or pour les Africains-Américains, il est excessivement rare de pouvoir faire cela : au bout de deux générations, le fil se perd, on bute sur les noms des propriétaires d’esclaves. On a sciemment détruit la généalogie africaine, alors que pour les peuples sans écriture la lignée est au cœur de l’identité. Dire qui on est, c’est dire sa lignée. Priver les gens de cela, c’est les priver d’être. C’est pour ça que la question de la généalogie s’est imposée à moi. Pour les Juifs, la question est cruciale aussi en raison de l’extermination de millions d’entre eux. En me documentant sur la GPA (Gestation pour autrui), j'ai appris qu’aux USA ce sont souvent des hommes ou des femmes juifs, pour qui la lignée est essentielle, qui y ont recours en cas de stérilité, l’adoption n’étant pas pour eux une solution. En revanche, alors que la stérilité frappe beaucoup plus les Africaines–Américaines en raison de la malnutrition et de conditions de vie dégradées, ce sont presque toujours des Européennes-Américaines qui bénéficient des nouvelles techniques de reproduction telles que la GPA.

Vous mentionnez la GPA et effectivement, le rapport à la maternité est toujours difficile dans le roman qui aborde aussi la stérilité, l’avortement, le lien compliqué des femmes à leur désir d’enfant.

Pour des raisons que je n'ai pas besoin d'énumérer, cette question est sous-traitée dans la littérature mondiale depuis la nuit des temps ! Il se trouve que ma donne personnelle m’y a rendue particulièrement sensible. Entre le départ de ma mère qui a quitté le domicile conjugal en abandonnant ses trois enfants à la garde du père et le fait que mon mari avait adopté avec sa première épouse un enfant qui a grandi avec les miens, j’ai vécu des situations singulières qui m’ont amenée à questionner le rapport des femmes à la maternité. Le roman est pour moi un laboratoire moral où j’explore des questions de société. Je ne prétends ni ne souhaite y répondre ; j’observe juste que cela crée des situations éthiques inextricables qui sont un bon terrain de chasse pour un(e) romancier(cière).

Shayna est une enfant de la GPA et à son propos vous parlez du « foutoir de son identité » et vous écrivez qu’elle doit « y mettre de l’ordre ». Est-ce possible ? Comment peut-elle y parvenir ?

Elle se dit qu’elle a besoin de faire cela si elle veut construire une relation durable, avoir un enfant... C’est souvent à ce moment qu’on s’aperçoit qu’on est moins indifférent qu’on ne croyait à sa lignée, à son histoire familiale. Le cri de Gide, « Familles, je vous hais !», l’individualisme forcené de Sartre ou Kundera qui consiste à préférer les relations « choisies » à ces relations « subies » que sont les liens familiaux, c’est une attitude typique de l'hubris de l'Occident moderne. N'empêche que beaucoup de jeunes, au moment où ils envisagent de faire un enfant, se retournent sur leurs ancêtres et leur histoire familiale ; mon fils qui vient de devenir père m’interroge justement là-dessus en ce moment. Mettre de l’ordre dans son identité, ça ne veut pas forcément dire remonter plusieurs générations. Mais que Shayna ait besoin de savoir quelque chose sur sa mère biologique, d’aller à Baltimore où celle-ci habite, de s’imprégner du passé des Africains sur le continent américain, c’est évidemment très pertinent. Elle a besoin de faire sauter le cadenas sur le coffre-fort de ses origines. Ce n’est pas que ses parents le lui interdisent, mais leur attitude décontractée sur ce sujet, leur façon de faire comme si tout était simple et évident, leur libéralisme souriant, qui consiste à dire : « Tu sais tout, on t’a toujours dit la vérité », tout cela fait partie du problème. Shayna a, au contraire, l’impression de ne rien savoir.

Lili Rose qui a subi des violences sexuelles durant l’enfance et l’adolescence se transforme en poupée hyper féminine puis en robot nymphomane. Comment cela s’explique-t-il ?

En effet, Lili Rose se transforme elle-même en objet, elle brade son corps. C’est un comportement typique de victimes d’inceste. Il faut lire ce que Eve Ensler a écrit à ce sujet. Souvent, quand une frontière a été forcée, le système d’alerte de la victime ne fonctionne plus correctement. Le comportement nymphomane est une réaction fréquente à des abus sexuels durant l’enfance. C’est parfois une tentative pour reprendre le contrôle sur ce qu’on a subi, ou d’atteindre pour se protéger à une certaine indifférence, qui se manifeste souvent par la frigidité. Romain Gary a composé de beaux portraits de femmes frigides, nymphomanes, malades de ne plus avoir accès à leurs propres sensations dans La Danse de Gengis Cohn ou Les Oiseaux vont mourir au Pérou.

Vous faites aussi le lien entre violences sexuelles, création artistique et suicide.

C’est un territoire que j'ai déjà arpenté, tant dans Journal de la création que dans Infrarouge. Sylvia Plath, Virginia Woolf, Diane Arbus : elles sont nombreuses, les grandes artistes ayant subi des violences sexuelles durant l’enfance et développé des comportements suicidaires… On est juste en train de découvrir la fréquence de ces agressions sexuelles. Jusqu’à tout récemment, on pensait qu’elles touchaient 10 à 15% des femmes. Aujourd’hui, on découvre avec sidération que le pourcentage est plus proche de 30 ou de 40%.

Lili Rose, qui est tourmentée par des voix dans sa tête qui ne la laissent pas en repos, s’en est débarrassée en changeant de langue, c’est-à-dire en allant poursuivre ses études en France. Quelle explication extraordinaire !

Moi aussi j’ai des voix dans ma tête, comme Ste Thérèse ou Virginia Woolf. C’est un thème qui revient dans beaucoup de mes livres, ces voix. Je ne serais pas romancière si je ne les entendais pas. Mais j’ai décidé de les instrumentaliser, les canaliser, les orchestrer. J’ai été assez suicidaire dans ma jeunesse et d'une certaine manière la langue française m’a sauvée. La langue étrangère vous civilise, vous oblige à n’utiliser que votre cerveau gauche qui est le siège de la logique, de la raison. Les coups, les blessures et humiliations de l’enfance, on ne les a pas vécus dans la langue nouvelle. Donc on peut se construire une bonne image de soi dans cette langue, une image flatteuse, adulte. Il y a évidemment une dimension autobiographique dans ce que je dis là de Lili Rose : ça se passe pour moi au moment du divorce de mes parents et du départ de ma mère. Vous êtes forcément coupable si votre mère vous quitte. C’est là que les voix ont commencé. C’était un peu effrayant. Puis j’ai été translatée en Allemagne avec ma belle-mère et c’est là que j’ai appris l’allemand avec une facilité « louche » ! En un mois et demi, j'étais inscrite à l'école et suivais les cours en allemand. Ce passage salvateur vers une langue étrangère, j’allais en faire à nouveau l’expérience en arrivant en France à vingt ans pour poursuivre mes études. Et je conseille vivement à tout le monde d’élever ses enfants dans une langue non-maternelle. Quand on devient parent, on est parfois débordé et on peut vivre une espèce de régression à sa propre enfance. On se retrouve à crier, à frapper, faire des choses dont on ne se serait pas cru capable. Le passage à une langue étrangère peut aider à ne pas se laisser submerger par ses émotions et se comporter de façon plus rationnelle.

Votre roman est tout entier traversé par la question du corps ; le rapport des femmes à leur corps y est toujours difficile, compliqué…

Oui, le rapport des femmes « beiges » à leur corps est souvent assez maladif car notre société a depuis longtemps séparé l’âme du corps. On a décrété qu’il fallait réprimer et refouler l’un pour permettre à l’autre de prendre le pouvoir. Or chez les femmes le corps est plus insistant que chez les hommes : dès l’adolescence avec les règles, le développement des seins, et plus tard avec la maternité. Dans une société qui dévalorise le corps, cela peut être difficile à porter et les jeunes filles développent souvent des symptômes pour exprimer cette difficulté, qu’il s’agisse de l'hystérie à l’époque de Freud ou de troubles alimentaires de nos jours. Elles se préoccupent de leur corps de façon maladive, j’ai écrit là-dessus notamment dans Reflets dans un œil d’homme. Traditionnellement, les sociétés « marron » n’étaient pas enracinées dans des religions avec un rejet si violent du corps et de la vie physique. Y régnait une toute autre cosmogonie, une autre façon d’être au monde. Il ne s’agit pas d’idéaliser les sociétés africaines, ni de tenir des discours sur « les marrons en général » ; mais le corps féminin n’y est pas frappé du même tabou. Il y a mille cultures africaines, très différentes entre elles, y compris des pays où en raison d’une interprétation aberrante de l’Islam presque toutes les filles sont excisées. Mais dans tous les pays subsahariens où je me suis rendue, depuis l’Afrique du Sud jusqu’au Sénégal ou au Bénin en passant par le Burkina Faso, il m’a semblé à les observer que les femmes marrons avaient, en moyenne, un rapport plus heureux et décontracté à leur corps que les femmes beiges !

Au terme de ce grand périple littéraire où il y a tout de même beaucoup de souffrance, vous diriez-vous optimiste ou pessimiste ?

J'ai envie de vous citer un petit passage tiré d'un de mes romans, vieux déjà d'un quart de siècle, Instruments des ténèbres. Nada le personnage principal dit à la fin, en s'adressant à son « daemon » : « Toute résolution de désespérer est annulée en un clin d'œil, par le visage d'un enfant le sourire d'une amie, la beauté d'un poème, d'un tableau ou d'une fleur (...) non parce que ces choses sont une raison d'espérer (ne vous en faites pas, je n'irai pas jusque-là !) mais parce qu'elles sont. Point à la ligne. No future. Je crois aux personnages de mon roman de la même façon que les paysans superstitieux croient aux fantômes, ou les mères en leurs enfants : non parce qu'ils en espèrent quelque chose, mais parce que, de façon aussi irréfutable que miraculeuse, ils sont là. Le désespoir est aussi débile que l'espoir, ne voyez-vous pas ? La vérité, ce n'est ni la lumière permanente éblouissante, ni la nuit noire éternelle ; mais des éclats d'amour, de beauté et de rire, sur fond d'ombres angoissantes ; mais le scintillement bref des instruments au milieu des ténèbres... »

Arbre de l’oubli de Nancy Huston, Actes Sud, 2021, 320 p.


Huston brosse ici le portrait d’une famille américaine privilégiée mais surtout, elle tisse les fils souterrains qui relient cette famille aux drames du monde, la Shoah, l’esclavage, le terrorisme ou la grande pauvreté. Articulant blessures intimes et mémoire familiale, fractures identitaires et tragédies collectives, elle raconte le cheminement heurté de ses personnages vers...

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